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Et quel personnage c’était ! À travers les années de sa longue vie, il fut la représentation même de la puissance, d’une vision, d’un but et d’une énergie sans faille. Il figure parmi les plus grands empereurs. Avec Augustus César qui a fondé l’Empire, avec Trajan Ier et Hadrianus qui ont étendu les frontières de celui-ci jusqu’aux confins de la terre, avec Constantinus qui a su efficacement orchestrer le pouvoir sur ce vaste territoire, avec Maximilianus III qui a vaincu les Barbares une bonne fois pour toutes, avec son concitoyen et prédécesseur Flavius Romulus. J’ai passé ces dernières années à me familiariser avec lui – à me familiariser avec le Dragon ! – et c’est au contact de cette grande âme que j’ai pu moi même grandir et m’enrichir.

Alors, que sais-je au juste sur ce grand empereur, ce Dragon de Rome, cet ancêtre lointain ?

D’abord, qu’il était un enfant illégitime. J’ai passé au peigne fin les registres des mariages et des naissances de Tarraco et des régions environnantes d’Hispanie durant toute la période allant de 2215 à 2227 A. U. C., ce qui aurait dû être largement suffisant, et bien qu’ayant trouvé un certain nombre de Draco inscrits dans les registres des impôts pour les années en question, Decimus Draco, Numerius Draco, Silvius Draco, aucun d’entre eux ne semble avoir été marié ni avoir déclaré une quelconque progéniture. Le nom de ses parents est donc à ce jour inconnu. Tout ce que je peux dire, c’est qu’un certain Trajan Draco, né à Tarraco, fût incorporé dans la troisième légion hispanique pour y effectuer son service militaire en l’an 2247, ce qui me fait dire qu’il doit être né entre 2220 et 2225 A. U. C. À cette époque, il était courant d’entrer dans la légion à l’âge de dix-huit ans, ce qui me permet d’évaluer sa date de naissance à 2223, mais connaissant Trajan Draco, je suis prêt à parier qu’il était encore plus jeune lorsqu’il s’est engagé, peut-être seize ou dix-sept ans.

À cette époque, l’Empire était encore sous domination grecque, techniquement parlant ; mais l’Hispanie, comme toutes les provinces occidentales, était pour ainsi dire indépendante. L’empereur de Constantinopolis, Léo XI, était un homme plus préoccupé par les trésors artistiques de la Grèce antique qu’il pouvait accumuler dans son palais que par ce qui se passait dans les provinces européennes. De toute façon, ces territoires étaient officiellement sous le contrôle de l’empereur d’Occident, son cousin éloigné Nicephoros Cantacuzenos. Mais les empereurs occidentaux durant le règne grec étaient invariablement de simples marionnettes et Nicephoros, dernier de la liste, était encore plus paresseux que la moyenne. On dit que personne ne l’avait même jamais vu à Rome, et qu’il passait le plus clair de son temps dans une confortable retraite au sud, près de Neapolis.

Je suis fier de pouvoir affirmer que la rébellion de l’Occident a débuté en Hispanie dans ma propre ville natale de Tarraco. Le vaillant et courageux Flavius Romulus, fils d’un berger vraisemblablement illettré, leva une armée d’hommes tout aussi déguenillés que lui, renversa le gouvernement provincial et s’autoproclama empereur. C’était en l’an 2193 ; il avait alors vingt-cinq ou trente ans.

Nicephoros, l’empereur d’Occident, considéra le soulèvement hispanique comme une révolte locale mineure et il y a de grandes chances que le Basileus Léo XI à Constantinopolis n’en ait même jamais été informé. Mais très peu de temps après, la province voisine de Lusitania se rallia à la cause des rebelles, suivie par la Britannie et la Gaule ; petit à petit les provinces d’Occident finirent par se détacher de ce gouvernement romain incompétent jusqu’au jour où Flavius Romulus entra dans la capitale, occupa le palais royal et dépêcha des troupes dans le sud du pays pour arrêter Nicephoros et l’envoyer en exil en Égypte. En 2198, l’Empire d’Orient était lui aussi tombé. Léo XI se lança dans son triste pèlerinage qui l’amena de Constantinopolis à Ravenne pour y signer un traité reconnaissant non seulement Flavius Romulus comme empereur d’Occident mais aussi comme monarque des territoires d’Orient.

Flavius régna pendant trente ans. Non content d’avoir réunifié l’Empire, il se distingua par un second exploit extraordinaire, un voyage autour de l’Afrique qui le mena jusqu’en Inde, peut-être même dans les terres inconnues au-delà. Il fut le premier des empereurs maritimes, brillant exemple pour cet autre extraordinaire voyageur que fut Trajan VII, deux générations plus tard.

Nous autres Romains, avions auparavant déjà entrepris des voyages jusqu’en Extrême-Orient, en Perse et même en Inde dès l’époque du premier Augustus. Et à l’époque où régnait l’Empire d’Orient, les Byzantins avaient souvent navigué le long des côtes africaines pour faire commerce avec les royaumes noirs de ce continent, ce qui avait poussé quelques-uns des plus aventureux empereurs d’Occident à envoyer leurs propres expéditions faire le tour de l’Afrique jusqu’en Arabie et, à l’occasion, jusqu’en Inde. Mais il ne s’agissait là que d’aventures ponctuelles. Flavius Romulus souhaitait établir des relations commerciales durables avec l’Asie. Il entraîna au cours de ce grand voyage des milliers de Romains jusqu’en Inde, en suivant les routes africaines, pour y fonder des colonies marchandes ; nous avons dès lors maintenu de constantes relations commerciales avec les habitants à la peau sombre de ces terres lointaines. Mais il alla encore plus loin ; lui ou l’un de ses capitaines – l’histoire n’est pas claire à ce sujet – continua sa route au-delà de l’Inde jusqu’aux royaumes encore plus reculés de Kithai et Cipangu où vivent les peuples à peau jaune. C’est ainsi que débutèrent les relations commerciales qui devaient nous apporter la soie et l’encens, les joyaux et les épices, le jade et l’ivoire de ces pays mystérieux, leur rhubarbe et leurs émeraudes, les rubis et le poivre, les saphirs, la cannelle, les teintures et les parfums.

L’ambition de Flavius Romulus n’avait aucune limite. Il rêvait aussi de nouveaux voyages vers l’ouest et les deux continents de Nova Roma, de l’autre côté du Grand Océan. Des centaines d’années avant son temps, l’imprudent empereur Saturninus avait fait une malheureuse tentative pour conquérir le Mexique et le Pérou, les deux grands empires du Nouveau Monde, engloutissant une véritable fortune pour subir finalement une cuisante défaite. L’échec de cette entreprise nous avait tellement affaiblis, militairement et économiquement, que ce fut un jeu d’enfant pour les Grecs que de prendre le contrôle de l’Empire d’Occident en moins d’un demi-siècle. Flavius savait, à la suite de ce malheureux précédent, qu’il était impossible de conquérir ces féroces nations du Nouveau Monde, mais il espérait néanmoins établir des liens commerciaux avec elles et s’y appliqua vaillamment dès les premières années de son règne.

Son successeur – puisqu’il survécut à tous ses fils – fut un autre Hispanique de Tarraco, Gaius Julius Flavillus, un homme de descendance plus noble que Flavius et dont la fortune familiale avait sans doute appuyé la révolte menée par ce dernier. Gaius Flavillus fut un homme énergique et un empereur admirable mais son règne, entre les deux figures imposantes qu’étaient Flavius Romulus et Trajan Draco, donna l’impression qu’il s’inscrivait plus dans la continuité que dans l’innovation. Durant son règne, de 2238 à 2253, il poursuivit la politique maritime de ses prédécesseurs, privilégiant toutefois davantage les voyages vers le Nouveau Monde que ceux vers l’Afrique et l’Asie, tout en œuvrant pour créer une meilleure unité entre la moitié latine et la moitié grecque de l’Empire, aspect que Flavius Romulus avait eu tendance à négliger.