C’est durant le règne de Gaius Flavillus que Trajan Draco prit de l’importance. Sa première mission militaire semble avoir été en Afrique, où il fut rapidement promu pour acte d’héroïsme après avoir étouffé une révolte à Alexandrie, puis pour avoir nettoyé le désert au sud de Carthage de ses hordes de bandits. Nous ne savons pas vraiment comment l’empereur Gaius a fini par s’intéresser à lui, même si ses origines hispaniques y furent sans doute pour quelque chose. Toujours est-il qu’en 2248, nous le trouvons à la tête de la Garde prétorienne. Il n’avait à l’époque que vingt-cinq ans. Il acquit rapidement le titre de Premier Tribun, suivi de celui de Consul et, en 2252, un an avant sa mort, Gaius adopta officiellement Trajan et en fit son héritier naturel.
Ce fut véritablement la renaissance de Flavius Romulus lorsque, peu de temps après, Trajan Draco prit la succession sous le nom de Trajan VIL à la place du distant patricien qu’était Gaius Flavillus, voilà qu’arrivait sur le trône un autre paysan hispanique, débordant de la même énergie qui avait fait la gloire de Flavius, et le monde entier fut secoué par la puissance de son rire tonitruant.
Trajan fut effectivement un nouveau Flavius, mais d’une tout autre ampleur. Ils étaient tous les deux très grands, mais Trajan était un véritable géant (moi-même, son lointain descendant, je suis plutôt grand). Ses longs cheveux noirs lui tombaient jusqu’au milieu du dos. Il avait les sourcils nobles, un regard d’aigle et l’on pouvait entendre sa voix de la colline du Capitole jusqu’au Janiculum. Il était capable de vider une barrique de vin sans que cela lui fasse le moindre effet. Au cours de ses quatre-vingt-dix ans d’existence, il a eu cinq femmes – pas en même temps, je m’empresse de préciser – et un nombre incalculable de maîtresses. Il donna naissance à vingt descendants légitimes dont le dixième était mon ancêtre – et une telle cohorte de bâtards qu’il n’est pas rare de rencontrer le visage aquilin de Trajan Draco dans n’importe quelle ville du monde.
Il était non seulement un amoureux des femmes mais aussi des arts, la sculpture, la musique et la science en particulier. Certains domaines tels que les mathématiques, l’astronomie et l’ingénierie étaient tombés en désuétude au cours des deux siècles où l’Occident avait dû se plier aux manières douces des Grecs et à leur goût du luxe. Trajan fut l’instrument du renouveau. Il reconstruisit l’ancienne capitale de Rome d’un bout à l’autre, l’enrichissant de palais, d’universités et de théâtres comme on n’en avait jamais vu auparavant et, de crainte sans doute que cela ne suffise pas, il poursuivit sa route à l’est vers la province de Pannonie et la petite ville de Venia sur le Danube pour y construire ce qui fut pour lui sa deuxième capitale, avec sa propre université, une pléiade de théâtres, un grand bâtiment pour le sénat et un palais royal devenu l’une des merveilles du monde. D’après lui, Venia, bien que plus sombre et pluvieuse que Rome, était davantage au cœur de l’Empire. Il ne souhaitait pas voir l’Empire se scinder de nouveau en deux royaumes, l’Orient et l’Occident, même si gouverner tout cela représentait une vaste tâche. En choisissant une ville aussi centrale que Venia comme capitale, il pouvait plus facilement tenir à l’œil la Gaule et la Britannie, les terres teutonnes et goths au nord ainsi que le monde grec à l’est, tout en gardant seul les rênes du pouvoir.
Trajan, cependant, ne passait pas beaucoup de son temps dans la nouvelle capitale, ni à Rome d’ailleurs. Il était constamment en déplacement, se montrant à Constantinopolis pour rappeler aux Grecs d’Asie qu’ils avaient un empereur, ou parcourant la Syrie, l’Egypte et la Perse, ou encore les contrées nordiques pour y chasser les bêtes hirsutes qui vivent dans ces terres hyperboréennes, retournant aussi dans son Hispanie natale où il avait fait de l’ancienne ville de Sevilla le principal port pour les départs vers le Nouveau Monde. Il était infatigable.
Au cours de sa vingt-cinquième année de règne – 2278 A. U. C. –, il se lança dans ce qui devait être son plus grand voyage, l’exploit prodigieux qui allait inscrire son nom dans l’histoire : son voyage autour du monde, avec Sevilla comme port de départ et d’arrivée, après avoir identifié toutes les nations civilisées ou non qui cohabitent sur notre globe.
Avait-on jamais envisagé un projet si audacieux avant lui ? Je n’ai rien trouvé dans aucune archive historique allant dans ce sens.
Certes, personne n’a jamais douté que la terre est ronde et que l’on peut donc en faire le tour par la voie des mers. Le simple bon sens nous l’indique lorsque l’on observe la ligne d’horizon ; et l’hypothèse selon laquelle il y aurait une limite au-delà de laquelle les navires seraient inexorablement précipités dans le vide n’est qu’une fable pour enfants. Il n’y aucune raison non plus de redouter la présence d’un rideau de flammes infranchissable quelque part dans les mers du Sud, comme les simples d’esprit le croyaient jadis : cela fait deux mille cinq cents ans que les navires naviguent au-delà de la pointe de l’Afrique et personne n’a vu de mur de flammes à ce jour.
Mais même nos marins les plus téméraires n’avaient jamais osé imaginer possible un tour du monde au niveau de l’équateur, encore moins le tenter, avant que Trajan n’embarque de Sevilla pour le faire. Voyage qui le porta jusqu’en Arabie, en Inde et même Khitai en passant par l’Afrique, sans oublier le Nouveau Monde, d’abord au Mexique puis, plus bas, le long de l’étroite bande de terre qui relie ces deux continents, jusqu’au grand empire du Pérou. C’est ainsi que l’on découvrit l’existence d’un deuxième Grand Océan, plus vaste que celui séparant l’Europe du Nouveau Monde. À l’est de cet océan se trouvaient le Mexique et le Pérou ; à l’ouest, Khitai et Cipangu, et plus loin l’Inde. Mais qu’y avait-il entre ? Existait-il d’autres empires au milieu de cette mer occidentale – des empires peut-être plus grands que Khitai, Cipangu et l’Inde réunis ? Et s’il se trouvait un empire capable de faire de l’ombre à l’Empire romain lui-même ?
C’est son insatiable envie de le découvrir, au risque d’y laisser la vie, qui valut à Trajan VII Draco une éternelle gloire. Il fallait qu’il soit sûr de son pouvoir impérial pour laisser la capitale dans les mains de ses subordonnés pour une période aussi longue ; à moins qu’une usurpation du pouvoir n’ait été le cadet de ses préoccupations tant il était impatient de se lancer dans son aventure.
Ses cinq années d’expédition autour du monde représentent, selon moi, l’une des réalisations les plus importantes de l’histoire, rivalisant peut-être même avec la création de l’Empire par Augustus César et son expansion dans le monde tel qu’on le connaissait sous Trajan Ier et Hadrianus. C’est surtout cet exploit, parmi tous ses accomplissements, qui m’a poussé à étudier sa vie. Certes, si au cours de ce périple il ne rencontra aucun empire capable de rivaliser avec Rome, il découvrit en revanche une myriade de petites îles dans le Grand Océan dont les produits ont tant contribué à enrichir nos vies ; de plus, la route qu’il avait ouverte à la pointe du continent sud nous donnait un accès maritime permanent en Asie dans un sens comme dans l’autre, sans qu’on ait à se soucier des querelles éventuelles des Mexicains et des Péruviens d’un côté ou des guerriers cipangais et des innombrables Khitains de l’autre.
Bien que les aspects majeurs du périple de Trajan nous fussent connus, le journal de bord qu’il avait tenu, rempli de détails très précis, était introuvable depuis plusieurs siècles. Ce qui explique ma joie lorsque l’un de mes amis chercheurs, après avoir fouillé quelque obscur recoin de l’Office des Affaires maritimes de Sevilla, m’annonça qu’il venait par hasard de mettre la main sur le fameux journal. Il se trouvait depuis tout ce temps parmi les documents d’un règne antérieur, enfoui sous une masse de papiers de connaissements et de fiches de paie. Je me le suis fait envoyer à Tauromenium par courrier impérial ; il ne me parvint qu’au bout de six semaines ayant d’abord transité par l’Hispanie et l’Italie – je n’allais pas prendre le risque de faire acheminer quelque chose d’aussi précieux par la mer – puis le long de la botte italienne jusqu’à la pointe de Bruttium, à travers le détroit de Messine, et enfin jusqu’à moi.