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S’agirait-il de riches détails narratifs dont j’avais tant rêvé ou d’une liste impersonnelle de repères de navigation, avec longitudes et latitudes, positions et lectures de boussole ?

Quoi qu’il en fut, je n’allais le découvrir qu’une fois le document en ma possession. Et avec ma chance habituelle, le jour où le paquet arriva coïncida avec celui du retour d’Afrique de César Demetrius. J’avais à peine eu le temps de défaire le volumineux paquet et caressé la tranche brunie par le temps de l’épais volume de pages en papier vélin qu’un message me parvint m’annonçant que le César souhaitait me voir immédiatement.

Comme je l’ai dit précédemment, le César est un homme impatient. Je ne pris que le temps d’ouvrir le volume et de jeter un œil sur le début du texte, éprouvant aussitôt un frisson en reconnaissant sous mes yeux ébahis l’écriture caractéristique de gaucher de Trajan Draco. Je m’autorisai un autre coup d’œil rapide à l’intérieur, vers la page cent, sur un passage récapitulant une rencontre avec quelque roi des îles. Oui ! Oui ! C’était bien le journal de son périple !

Je confiai le paquet à mon majordome, un affranchi sicilien de confiance du nom de Pantaleon, en l’informant de ce qui lui arriverait si la moindre page était un tant soit peu écornée pendant mon absence.

Je pris ensuite la route du palais de César en haut de la colline, où je le trouvai dans le jardin, inspectant deux chameaux qu’il avait ramenés d’Afrique. Il portait une espèce de tunique à capuche comme il s’en porte dans le désert et un magnifique cimeterre en travers de la ceinture. Après ces cinq semaines passées au soleil, sa peau avait tellement bruni qu’il aurait pu facilement passer pour un Arabe. « Pisander ! » s’exclama-t-il à mon arrivée. J’avais oublié ce nom stupide pendant son absence. Il me sourit, ses dents étincelaient au milieu de son visage bronzé.

Je lui fis les civilités d’usages, lui demandant s’il avait fait bon voyage et ainsi de suite, mais il coupa court d’un geste de la main. « Tu sais à quoi je n’ai cessé de penser pendant tout ce temps, Pisander ? À notre grand projet ! Notre glorieuse entreprise ! Et tu sais quoi ? Je me dis aujourd’hui que nous sommes loin du compte. J’ai bien envie de faire de la Sicile ma nouvelle capitale lorsque je deviendrai empereur. Rien ne m’oblige à vivre dans le Nord et son climat froid et humide quand je peux être aussi près de l’Afrique, un pays que j’affectionne désormais énormément. Nous devons donc aussi construire un sénat, ici à Panormus, par exemple, et de grandes villas pour les officiels de ma cour, sans oublier une bibliothèque… tu sais, Pisander, il n’y a pas de bibliothèque digne de ce nom dans toute l’île. Nous pourrons diviser les réserves d’Alexandrie et en transférer la moitié ici, une fois que nous aurons des locaux dignes de les recevoir. Ensuite… »

Je vous épargnerai la suite. Je me contenterai de dire que sa folie était entrée dans une nouvelle phase de grandeur exacerbée. Et j’en étais la première victime, puisqu’il m’avertit que nous devions prendre la route le soir même pour visiter la Sicile de fond en comble afin d’y dénicher les sites les plus appropriés pour les nouveaux et extraordinaires projets qu’il avait en tête. Il ferait de la Sicile ce qu’Augustus César avait fait de Rome : la merveille de son époque. Il en avait oublié le démarrage du programme de construction du nouveau palais de Tauromenium. Nous devions d’abord nous diriger de Tauromenium à Lilybaeum sur l’autre côte et d’Éryx et Syracusae à ici, en faisant des haltes dans chaque lieu traversé.

Ce que nous avons fait. La Sicile est une grande île ; le voyage dura deux mois et demi. Le César était un compagnon de voyage plutôt agréable – après tout, c’est quelqu’un plein d’esprit, intelligent, vif et le fait que ce soit un aliéné ne posait problème qu’occasionnellement. Nous voyagions dans le grand luxe et, en raison de ma cheville convalescente, j’étais porté la plupart du temps, ce qui me donnait l’impression d’être quelque potentat choyé de l’Antiquité, un pharaon ou Darius le Perse. Mais l’un des effets de cette soudaine interruption forcée dans mes travaux fut l’impossibilité pour moi d’étudier le journal de Trajan VII durant plusieurs semaines, ce qui me rendait fou. L’emporter pendant notre voyage pour y jeter un œil discret le soir dans ma chambre était beaucoup trop risqué ; le César étant un homme jaloux, s’il devait me surprendre à dépenser mon énergie à autre chose que son projet, il serait parfaitement capable de s’emparer du livre et le jeter au feu. J’avais donc laissé le livre chez moi, aux bons soins de Spiculo, avec pour recommandation de le garder au péril de sa vie. Ainsi, au cours des nuits suivantes, alors que nous arpentions l’île de long en large par des chaleurs de plus en plus torrides – l’été étant déjà là avec son soleil de plomb s’abattant sur la Sicile – je passai des nuits agitées en imaginant dans mon esprit fiévreux le contenu du journal, me repassant mentalement les fantastiques aventures de Trajan pour remplacer celles plus actuelles de César Demetrius dont le joyeux égoïsme m’avait empêché de lire celles du journal récemment découvert. Mais déjà je me doutais que la réalité, une fois que j’aurais eu la chance de la découvrir, surpasserait tout ce que j’aurais pu moi-même imaginer.

Puis ce fut enfin le retour à Tauromenium où je réclamai le livre à Spiculo pour le lire jusqu’à la dernière lettre en trois jours et trois nuits passionnants, sans pratiquement marquer de pause pour me reposer. Je devais y trouver, parmi tant de choses étranges et merveilleuses, beaucoup d’éléments qui dépassaient mon imagination la plus folle, pas forcément agréables à découvrir.

Bien qu’écrit dans un rude latin médiéval, le texte en lui-même ne me posa aucune difficulté. L’empereur Trajan VII était un écrivain admirable dont le style simple, direct et très fluide rappelait ni plus ni moins celui de Jules César lui-même, autre grand homme d’État qui savait manier aussi bien la plume que l’épée. Il semblait avoir utilisé ce carnet de bord comme journal intime de sa circumnavigation, celui-ci n’étant certainement pas destiné à devenir un jour un document public, sa conservation dans les archives semble a priori avoir été totalement fortuite.

Son histoire débute dans les chantiers navals de Sevilla : cinq navires en pleins préparatifs pour le voyage, aucun de dimension majeure, le plus gros n’affichant qu’un poids de cent vingt tonnes. Il donnait des listes détaillées de leurs équipements. Des armes, bien sûr, soixante arbalètes, des arquebuses (cette arme venait à peine d’être inventée), des pièces d’artillerie lourde, des javelots, des piques, des boucliers. Des enclumes, des forges, des soufflets, des lanternes, tout l’outillage nécessaire pour bâtir des forteresses sur les îles découvertes, par les maçons et les tailleurs de pierre de ses équipages ; des médicaments, des baumes ; six quadrants en bois, six astrolabes en métal, trente-sept boussoles, six paires de compas rapporteurs et la liste continuait. Pour servir de monnaie d’échange avec les princes des nouveaux royaumes : une cargaison de flacons de mercure et des barres de cuivre, des ballots de coton, du velours, du satin, du brocart, des milliers de petites cloches, des hameçons, des miroirs, des couteaux, des perles, des peignes, des bracelets en cuivre et autres objets de ce genre. Tout cela était énuméré avec un soin tatillon de comptable, ce qui en disait long sur une facette de Trajan Draco que je ne soupçonnais pas.