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Enfin arriva le jour du départ. Il descendit le fleuve Baetis à partir de Sevilla pour rejoindre l’Océan, puis continua rapidement sa route vers les îles Canarias où toutefois ils ne virent pas les énormes chiens dont elles tirent leur nom. En revanche, il trouvèrent le fameux arbre de pluie, dont le gigantesque tronc enflé approvisionnait intégralement en eau l’une des îles. Je pense que cet arbre a depuis disparu, car personne ne l’a jamais revu.

Puis ce fut la traversée vers le Nouveau Monde, un voyage ralenti par des vents faibles. Ils franchirent l’équateur ; l’étoile polaire n’était plus visible, la chaleur faisait fondre le goudron des joints des navires et transformait les ponts en véritables plaques chauffantes. Puis les conditions s’améliorèrent pour la navigation et ils atteignirent rapidement la côte est du continent du Sud, là où la terre s’avance en direction de l’Afrique. L’Empire du Pérou n’avait installé aucune présence dans cette région ; le pays était habité par de joyeux individus vivant nus et ayant pour coutume de se nourrir de chair humaine, «… mais uniquement leurs ennemis », nous apprend l’empereur.

Trajan avait l’intention de faire le tour de la pointe du continent, un but exceptionnel lorsque l’on sait qu’à cette époque personne ne savait jusqu’où il se prolongeait ni quelles conditions climatiques pouvaient être rencontrées à cette latitude. Il risquait aussi de ne pas s’arrêter au sud, coupant ainsi toute route maritime vers l’ouest, mais de se prolonger en une longue bande de terre jusqu’au pôle Sud, bloquant ainsi le passage par la mer. Il y avait aussi la possibilité de rencontrer une résistance péruvienne. Ils continuèrent toutefois leur route vers le sud, explorant la moindre anse en espérant la voir marquer la fin du continent et le passage vers la mer se trouvant de l’autre côté.

Plusieurs de ces anses s’avérèrent être les bouches de vastes fleuves, mais sur leurs berges vivaient des tribus sauvages et hostiles, rendant toute exploration périlleuse ; Trajan redoutait de surcroît que ces rivières ne les entraînent à l’intérieur des terres, en territoire péruvien, sans pour autant les faire déboucher sur la mer à l’ouest du continent. Ils poursuivirent donc toujours plus au sud, le long de la côte. Le temps, jusqu’alors très chaud, se gâta rapidement au fur et à mesure, leur apportant des ciels gris et des vents glacials. Chose à laquelle ils s’attendaient, les saisons dans l’hémisphère Sud £tant inversées, l’hiver y arrive en même temps que notre été ; ils ne furent donc pas surpris du changement.

Ils découvrirent le long de la côte d’étranges oiseaux noir et blanc capables de nager mais pas de voler ; ils étaient gras et s’avérèrent tout à fait comestibles. Mais il ne semblait toujours pas y avoir de passage vers l’ouest. La côte, maintenant paysage de désolation, donnait l’impression de s’étendre à l’infini. La pluie et la grêle les agressaient sans répit, des montagnes de glace flottaient sur une mer ondulante, une pluie glaciale gelait leurs barbes. L’eau et la nourriture commençaient à se faire rares. Les hommes commencèrent à grogner. Bien qu’ayant à leur bord un empereur, ils se mirent à parler ouvertement de faire demi-tour. Trajan s’est alors demandé si sa vie n’était pas en danger.

Peu de temps après, alors que les conditions hivernales avaient pris une ampleur rarement vue de mémoire d’homme, il y eut une véritable mutinerie à bord : les capitaines de deux navires annoncèrent qu’ils se retiraient de l’expédition. « Ils proposèrent de me rencontrer afin de m’exposer la situation, écrit Trajan. De toute évidence, on avait décidé de me tuer. J’envoyai cinq hommes de confiance au premier navire rebelle, avec un message de ma part et, plus discrètement, une vingtaine d’hommes dans une autre barque. Lorsque le premier groupe monta à bord et que le capitaine rebelle vint les accueillir, mes ambassadeurs se débarrassèrent de lui sans autre formalité ; les hommes de la seconde barque montèrent à bord à leur tour. » La mutinerie fut matée. Les trois meneurs furent aussitôt exécutés et onze hommes débarqués sur une île déserte dépourvue du moindre brin d’herbe. Je ne m’attendais pas à voir Trajan Draco traiter les conspirateurs avec indulgence, mais le ton glacial qu’il utilise pour décrire la façon dont il abandonna ces hommes à une mort horrible me fit froid dans le dos.

Les voyageurs reprirent leur route. Dans la désolation des contrées du Sud ils découvrirent une race de géants – ils mesuraient pas loin de deux mètres cinquante, selon Trajan – et en capturèrent deux pour les ramener à Rome comme curiosités. « Ils mugissaient comme des taureaux et hurlaient les noms de leurs divinités. Nous les avons mis aux fers dans deux navires différents. Mais ils n’acceptèrent aucune nourriture de notre main et dépérirent rapidement. »

Ils continuèrent leur périple vers le pôle à travers les orages et l’obscurité hivernale, sans jamais trouver de passage vers l’ouest, au point que même Trajan commençait à envisager d’abandonner la quête. La mer devenait désormais infranchissable à cause de la glace, mais ils découvrirent une nouvelle colonie de ces oiseaux gras incapables de voler et établirent un camp d’hiver sur la côte pour une durée de trois mois, ce qui ponctionna sérieusement les réserves de nourriture. Mais lorsque le temps se fit plus clément, bien que toujours hostile, ils décidèrent de reprendre la route. Ils arrivèrent rapidement sur ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de détroit de Trajan près du point le plus méridional du continent. Trajan envoya un de ses capitaines l’explorer et c’est là qu’il le découvrit, étroit, profond, avec de forts courants, de l’eau salée sur toute sa longueur : pas une rivière, mais un passage vers la mer Occidentale !

Le trajet le long du détroit fut extrêmement pénible, entre des écueils pointus, des brumes impénétrables et des mers démontées et bouillonnantes d’une passe à l’autre. Mais bientôt des arbres apparurent ainsi que des feux de villages indigènes et ils se retrouvèrent rapidement sur l’autre mer : « Le ciel y était d’un bleu extraordinaire, les nuages floconneux, les vagues à peine de légères ondulations, polies par un soleil étincelant. » La scène était si paisible que Trajan donna à cette nouvelle mer le nom de Pacificus, à cause de sa tranquillité.

Son plan était maintenant de se diriger à l’ouest, car pour lui il était évident que Khitai et Cipangu ne devaient pas être à une très grande distance dans cette direction. Il ne souhaitait pas faire route au nord en longeant les côtes parce que cela l’aurait emmené sur le territoire de ces Péruviens belliqueux, et que cinq navires ne pèseraient pas lourd face à un empire.

Mais, dans l’immédiat, une navigation vers l’ouest s’avérait impossible en raison des vents contraires et des courants marins qui les repoussaient à l’est. Il se résolut donc à prendre la route du nord pendant quelque temps, en restant près des côtes et en gardant un œil vigilant sur les Péruviens. Le soleil dardait des rayons aveuglants dans un ciel sans nuages et la pluie était absente. Lorsqu’ils purent enfin bifurquer vers l’ouest, il n’y avait pas une île en vue et la mer semblait s’étendre à l’infini. La nuit, d’étranges étoiles apparaissaient dans le ciel, en particulier cinq étoiles brillantes en forme de croix. Les provisions diminuaient rapidement ; les tentatives de pêche se soldèrent par des échecs et les hommes en furent réduits à manger du bois bouilli et de la sciure et à chasser les rats qui envahissaient les cales. L’eau était rationnée à une gorgée par jour. Le risque désormais n’était pas tant qu’une nouvelle mutinerie éclate mais purement et simplement la mort par inanition.