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Ils finirent par arriver en vue d’un groupe de petites îles : elles étaient pauvres, rien n’y poussait à part quelques buissons rabougris et tordus. Mais il y avait quelques habitants, quinze ou vingt individus vivant dans la nudité la plus complète, le corps peint de bandes de couleur. « Ils nous accueillirent avec une pluie de pierres et de flèches. Deux de nos hommes y perdirent la vie. Nous n’avons eu d’autre choix que de les massacrer jusqu’au dernier. Et puisqu’il n’y avait rien à manger sur l’île à part quelques misérables crabes et poissons que ces gens avaient péchés le matin même, et que rien de consistant ne pouvait être espéré du côté de la mer, nous avons fait rôtir les corps et les avons mangés, sans quoi nous serions certainement morts de faim. »

Je ne saurais vous dire combien de fois j’ai lu et relu ces lignes en espérant m’être trompé. Mais les mots étaient toujours les mêmes.

Au quatrième mois de la traversée du Pacificus, d’autres îles apparurent, fertiles cette fois, où les villageois faisaient pousser des espèces de dattes dont ils faisaient du pain, du vin, de l’huile ; ils avaient aussi des ignames, des bananes, des noix de coco et autres produits exotiques qui nous sont aujourd’hui familiers. Quelques villageois se montrèrent accueillants envers nos marins, mais beaucoup ne l’étaient pas. Le journal de Trajan se transforme alors en une longue liste d’atrocités. « Nous les avons tous tués ; nous avons brûlé leur village pour servir d’exemple à leurs voisins ; puis nous avons chargé nos navires avec leurs produits. » Les mêmes phrases se répètent, pas une seule fois on ne trouve la moindre trace de remords ni le moindre mot d’excuse. Comme si, en goûtant à la chair humaine, ils s’étaient eux-mêmes transformés en monstres.

Au-delà de ces îles, il y avait de nouveau de vastes espaces vides.

— Trajan comprit que le Pacificus était un océan dont la taille dépassait l’entendement et à côté duquel le Grand Océan faisait figure de lac – puis, après un autre long et pénible périple de plusieurs semaines, ce fût la découverte du grand archipel d’îles que nous appelons Augustines, sept mille îles de taille variable, s’étendant en arc de cercle sur plus de mille milles à travers le Pacificus. « Un chef vint à notre rencontre, une présence majestueuse, le visage peint et vêtu d’une jupe de coton à franges de soie ; il portait un javelot et une dague en bronze incrustée d’or, un bouclier confectionné dans le même métal jaune et il arborait des boucles d’oreilles, des bracelets aux bras et aux poignets, en or eux aussi. » Son peuple leur offrit des épices – de la cannelle, des clous de girofle, du gingembre, des noix muscades, du macis – en échange des babioles que les Romains avaient apportées, en plus de rubis, de diamants, de perles et de pépites d’or. « J’avais atteint mon but, écrit Trajan. Nous venions de découvrir un nouvel empire fabuleux au beau milieu de cette immense mer. »

Empire qu’ils s’appliquèrent à conquérir de la manière la plus brutale qui soit. Bien qu’au départ les Romains aient eu des relations plutôt paisibles avec les indigènes des Augustines, leur exposant le fonctionnement des sabliers et des boussoles, les impressionnant en tirant des coups de canon et en organisant de faux combats de gladiateurs au cours desquels des hommes en armure se battaient contre des hommes équipés de filets et de tridents, les choses dégénérèrent rapidement. Certains des hommes de Trajan, ayant abusé du vin de dattes, firent main basse sur les femmes de l’île et les possédèrent avec la fougue d’hommes n’ayant pas caressé la poitrine d’une femme depuis presque un an. Les femmes, selon Trajan, semblaient a priori consentantes ; mais ses hommes les traitèrent avec une telle violence et une telle cruauté que des réticences apparurent, débouchant sur des querelles ouvertes avec les insulaires venus défendre leurs femmes (dont certaines n’avaient pas plus de dix ans) et la chose se termina dans un massacre sanglant, avec comme point d’orgue l’exécution du vénérable chef du village.

Cette partie du journal est particulièrement pénible à lire. D’un côté, nous avons droit aux détails fascinants des coutumes des autochtones, comment les cochons étaient sacrifiés par les vieilles femmes défilant en jouant d’une trompette rouge et en badigeonnant le sang sur les fronts des hommes ou comment les hommes de tout âge se faisaient percer les organes génitaux avec une tige d’or ou d’étain de l’épaisseur d’une plume d’oie, ainsi que d’autres détails étranges semblant provenir d’un autre monde. Mais le tout est entrecoupé par le récit du massacre des indigènes, leur destruction impitoyable au moindre prétexte, le périple d’une île à une autre où les Romains étaient systématiquement accueillis de manière amicale avant que les événements ne dégénèrent rapidement en viols, meurtres et autres pillages.

Et pourtant, Trajan ne semble rien trouver d’anormal à tout cela. Page après page, il garde le même ton calme, décrivant ces horreurs comme si elles étaient une conséquence logique et naturelle du choc de deux cultures étrangères. Ma réaction, de dégoût et de consternation mélangés, alors que je lisais cela, me fit comprendre de manière on ne peut plus claire à quel point notre époque diffère de la sienne et à quel point je suis loin d’être un homme de la Renaissance. Trajan voyait, au mieux, dans les exactions de ses hommes un mal nécessaire, alors que je les considère comme des actes monstrueux. C’est là que j’ai fini par comprendre que l’un des aspects profonds et complexes de la décadence de notre civilisation est précisément le mépris que nous éprouvons pour ce genre de violences. Nous n’en sommes pas moins des Romains, nous ne supportons pas le désordre et nous n’avons pas perdu nos talents dans l’art de la guerre ; mais quand je considère le ton désinvolte qu’adopte Trajan Draco quand il parle de riposter à des attaques de flèches et de lances par des salves de canon, d’incendies de villages entiers en représailles de menus larcins sur l’un de nos navires, ou les assouvissements des instincts les plus bas de ses hommes sur de très jeunes filles parce qu’ils ne souhaitaient pas perdre leur temps à courir après leurs grandes sœurs, je ne peux m’empêcher de penser que notre décadence a finalement quelque chose de bon.

Au cours de ces trois jours de lecture, je ne vis personne, ni Spiculo, ni le César, ni aucune des femmes avec qui j’ai tué le temps en Sicile. Je poursuivis inlassablement ma lecture, jusqu’à ce que la tête m’en tourne, sans pouvoir m’arrêter, même si ce que je lisais m’horrifiait souvent.

Maintenant qu’ils avaient tourné le dos aux zones désertes du Pacificus, des îles commençaient à apparaître les unes après les autres, non seulement les Augustines, mais d’autres plus au sud-ouest, par grappes entières ; car même s’il n’y a pas de continent dans cet océan, on y trouve de longues chaînes d’îles, dont beaucoup sont plus vastes que notre Britannie ou notre Sicile. Je lisais au fil des pages les descriptions de bateaux ornés d’or et de plumes de paon transportant des chefs locaux quand ils venaient apporter des cadeaux de valeur, ou de poissons-globes et d’huîtres de la taille de nos moutons ou encore d’arbres dont les feuilles, lorsqu’elles tombent au sol, se mettent à faire pousser des pattes et s’enfuient en courant, de rois que l’on appelle Rajahs et que l’on ne doit pas regarder en face lorsque l’on s’adresse à eux, la chose ne devant se faire qu’à travers des tubes qui parcourent les murs de leur palais. Des îles aux épices, des îles d’or, des îles de perles – merveilles sur merveilles, chacune d’elles désormais saisie et revendiquée par l’invincible empereur romain au nom de Rome l’éternelle.