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Ces étranges royaumes insulaires laissèrent enfin place à des territoires plus familiers, car maintenant l’Asie était en vue : les côtes de Khitai. Trajan décida d’y débarquer ; il échangea des présents avec le souverain de Khitai et acheta auprès de lui des experts dans l’art de l’imprimerie et de la fabrication de la poudre à canon ainsi que de la confection de fines porcelaines, dont les talents, une fois qu’ils eurent été ramenés à Rome par ses soins, donnèrent un fabuleux élan de prospérité et de croissance à cette ère nouvelle que l’on appela la Renaissance.

Il poursuivit sa route jusqu’en Inde et en Arabie, remplissant çà et là ses navires de trésors, ainsi que le long de la côte ouest de l’Afrique puis celle de l’est. Cette route avait déjà été empruntée, mais cette fois-ci, il la faisait dans le sens inverse.

Une fois le cap le plus méridional de l’Afrique franchi, il sut qu’il avait accompli le tour du monde et s’empressa de rejoindre l’Europe, en passant d’abord par la pointe méridionale de la Lusitanie puis en remontant le sud de l’Hispanie pour arriver aux bouches du fleuve Baetis, avec ses cinq navires et les membres de son équipage qui avaient survécu, et enfin à la ville de départ, Sevilla. « Ces marins méritent sans aucun doute la gloire éternelle, conclut-il. Davantage que les Argonautes du temps jadis qui parcoururent les mers avec Jason à la recherche de la Toison d’or. Grâce à nos magnifiques vaisseaux, parcourant le Grand Océan vers le sud jusqu’en Antarctique, puis à l’ouest, en suivant ce cap jusqu’à finir par rejoindre l’est puis de nouveau l’ouest, sans jamais faire demi-tour mais en allant toujours de l’avant : opérant ainsi un tour complet du monde, jusqu’à ce que nous regagnions notre terre natale d’Hispanie et notre port de départ, Sevilla. »

Il y avait un post-scriptum curieux. Trajan avait fait une entrée dans son carnet de bord à chaque jour de son voyage. Selon ses calculs, la date de son retour à Sevilla était le 9 janvier 2282 ; mais en arrivant à terre, on lui annonça que la date était le 10 janvier. En naviguant constamment en direction de l’ouest, il avait, d’une manière ou d’une autre, perdu un jour. Cela demeura un mystère jusqu’à ce que l’astronome Macrobius d’Alexandrie démontre que l’heure du lever du soleil observe un décalage de quatre minutes pour chaque degré de longitude ; ainsi, la variation pour un tour complet de trois cent soixante degrés serait de mille quatre cent quarante minutes, soit une journée complète.

C’était la preuve parfaite, si jamais on avait osé douter de la parole de Trajan, que la flotte avait opéré un tour complet autour du globe pour atteindre les îles nouvelles de cet océan inconnu. Il avait ainsi ouvert un véritable coffre aux merveilles que l’illustre empereur allait exploiter au maximum au cours de deux décennies de règne absolu jusqu’à sa mort à l’âge de quatre-vingts ans.

Après avoir eu accès au dernier document clé concernant le règne de Trajan VII, me suis-je empressé de terminer la biographie de sa vie extraordinaire ?

Non. Non. Et voici pourquoi.

Quatre jours après que j’eus terminé ma lecture du journal, encore enivré par tout ce que j’y avais découvert, un messager arriva de Rome pour nous annoncer que l’empereur Lodovicus Augustus César venait de mourir d’une crise d’apoplexie et que son fils, le César Demetrius, venait de lui succéder sur le trône sous le nom de Demetrius II Augustus.

Il se trouve que j’étais avec le César lorsque ce message nous parvint. Il ne laissa paraître aucun chagrin en apprenant la mort de son père, ni aucune joie à l’idée de sa propre accession au pouvoir. Il se contenta d’un petit sourire, un simple rictus du coin des lèvres, et se tourna vers moi : « Eh bien, Draco, il semble que nous soyons de nouveau sur le départ, si peu de temps après notre dernier voyage. »

Je n’aurais jamais cru, personne d’autre d’ailleurs, que Demetrius puisse devenir un jour empereur. Nous espérions tous que Lodovicus trouverait un moyen ou un autre pour empêcher cela : qu’il se découvrirait peut-être un fils illégitime resté inconnu jusqu’à ce jour, caché pendant toutes ces années à Babylone ou Londinium, et qui aurait eu sa préférence. Après tout, Lodovicus lui-même avait délibérément ignoré les pitreries de son héritier de fils, préférant l’envoyer en Sicile ces trois dernières années en lui interdisant de remettre les pieds sur le continent, même si tout lui était permis sur cette terre d’exil.

Mais aujourd’hui, cet exil était terminé. Et en cet instant, tous les projets de grandeur qu’avait César pour la Sicile furent oubliés.

Ce fut comme si ces projets n’avaient jamais existé. « Tu siégeras parmi mes hauts ministres, Draco, me dit le nouvel empereur. Je pense te nommer consul dès la première année. J’occuperai l’autre poste de consul moi-même. Tu auras aussi le portefeuille du ministère des Travaux publics, car la capitale a grand besoin d’être embellie. J’ai une idée pour un nouveau palais et nous pourrions peut-être aussi faire quelque chose pour cette vieille ruine qu’est le Capitole ; il y a aussi quelques nouveaux dieux qui, à mon avis, apprécieraient que nous leur érigions des temples, ensuite… »

Si j’avais été Trajan Draco, j’aurais peut-être assassiné ce pauvre fou de Demetrius à cet instant précis pour monter moi-même sur le trône, à la fois pour le bien de l’Empire et pour le mien. Mais je ne suis que Tiberius Ulpius Draco et non mon homonyme Trajan, Demetrius est donc devenu empereur… et vous connaissez la suite.

Quant à mon livre sur Trajan le Dragon, eh bien, peut-être qu’un jour je le terminerai, lorsque l’empereur n’aura plus de projets à me confier. Mais j’en doute, et même si cela lui arrivait, après avoir lu le journal de la circumnavigation de Trajan, je ne suis pas sûr que ce soit le genre de livre dont le public ait besoin. Si je devais faire le compte rendu des extraordinaires réalisations de mon ancêtre, oserais-je tout raconter ? Je ne le pense pas. Je me sens donc un peu soulagé de laisser mon œuvre inachevée prendre la poussière dans sa boîte. Cette recherche, découvrir la véritable nature de mon illustre ancêtre le Dragon, était le but de toute une vie ; mais j’avais creusé un peu trop loin et je le connaissais aujourd’hui un peu trop bien.

2568 A. U. C. : Le règne de la Terreur

« Hier soir, dit Quintus Cestius, l’empereur a mangé du poisson et des champignons saupoudrés de poussière de perles, des lentilles à l’onyx et des navets à l’ambre. Il a un estomac de bœuf et l’esprit d’un dément.

— Ah, tu le crois donc fou ? » demanda Sulpicius Silanus. Une lueur d’espièglerie passa dans son regard. « Moi, non. Je dirais simplement qu’il est un peu joueur.

— Joueur, dit Cestius, l’air sombre. Oui. Il nourrit ses chiens de foie gras. Il dort sur des couches en argent massif, sur des matelas fourrés avec des poils de lapin et des plumes de perdrix. Il recouvre ses meubles de tissus en or. Oui, c’est certainement là un esprit joueur.

— Il fait vider dans la piscine du palais des seaux entiers de safran avant d’y tremper le doigt de pied, ajouta Silanus.

— Des casseroles en argent.

— Il fait parfumer son vin au pavot.

— Et fait teindre sa nourriture en bleu un soir, en vert le lendemain, en rouge le jour d’après.

— Conduit un char tiré par quatre éléphants devant la foule, devant le palais du Vatican.