— Et un autre par quatre chameaux une semaine plus tôt. Je suppose que ce sera des chiens la semaine prochaine et des lions la semaine suivante.
— Il est fou.
— Il est très joueur, c’est tout », dit Silanus. Ils s’esclaffèrent, bien que conscients tous les deux que les extravagances de Demetrius II n’étaient pas un sujet de plaisanterie, car Cestius était le préfet du Fiscus Imperialis, le Trésor privé de l’empereur, et Silanus, son homologue du Trésor romain, le Fiscus Publiais, gérant les dépenses du gouvernement. Au cours de certains règnes, ces deux grandes réserves financières étaient bien séparées. Sous d’autres, les empereurs n’avaient pas hésité parfois à puiser dans leurs fonds privés pour financer certains ouvrages aussi populaires que des aqueducs ou des ponts, l’organisation de jeux du cirque ou la construction de magnifiques bâtiments publics. Mais l’empereur Demetrius ne semblait jamais avoir fait la différence entre le Fiscus Imperialis et le Fiscus Publicus. Il dépensait comme bon lui semblait en laissant à Silanus et Cestius le soin de trouver les finances dans l’une ou l’autre trésorerie. Et au cours de ces dernières années, le problème n’avait cessé d’empirer.
C’était le premier jour du mois, date à laquelle les deux trésoriers avaient l’habitude de déjeuner ensemble dans la salle à manger destinée aux fonctionnaires de haut rang du bâtiment des bureaux sénatoriaux, située derrière le sénat. Ils formaient une curieuse paire : Quintus Cestius, sombre de nature, était rond comme un tonneau, un homme aux joues dodues et au teint rougeaud, alors que le jovial Sulpicius Silanus était un petit type maigre au visage taillé à la serpe, que l’on aurait pu facilement cacher dans un pan de la vaste toge de Cestius. Leurs menus préférés ne variaient jamais : une assiette de légumes crus et de pommes pour Cestius, et un choix varié de soupes, de bouillies, de ragoûts de viandes et de fromages arrosés de miel pour le petit Silanus. Cestius, qui était dodu depuis son plus jeune âge bien que n’ayant jamais eu un appétit féroce, se demandait souvent où Silanus arrivait à mettre tout ce qu’il ingurgitait au cours d’un seul repas.
Tandis qu’il s’attaquait à un cuissot de sanglier, Silanus dit, sans lever les yeux de son plat : « Je viens de recevoir d’Hispanie une lettre de mon frère. Il me dit que le comte Valerian Apollinaris vient d’achever la reconquête du pays et qu’il doit bientôt rentrer à la capitale.
— Merveilleux, dit Cestius, l’air sombre. Un grand banquet triomphal s’imposera. Un million et demi de sesterces vont être engloutis d’une seule traite : cervelles de flamants roses, rougets grillés sur canapés de hyacinthes acheminées de Sicile, civet d’élan des contrées nordiques, vins centenaires et tout le toutim. Et tout ça pour Apollinaris qui désapprouvera certainement ces dépenses et passera la soirée figé comme un dieu égyptien, grignotant du bout des doigts. Mais il va tout de même me falloir trouver l’argent pour tout ça. Ou toi, je suppose. »
Silanus poursuivit comme s’il n’avait pas entendu Cestius. « Mon frère dit que le comte Valerian Apollinaris, en bon économe, est très contrarié par les coupes dans le budget de l’armée, ce qui ne lui a pas facilité la tâche lors de sa dernière campagne, et qu’il entend bien avoir une sérieuse discussion avec Sa Majesté au sujet d’une réduction conséquente des dépenses domestiques.
— Le comte serait avisé de s’en abstenir.
— Qui oserait, l’empereur compris, lever le plus petit doigt contre le comte Valerian Apollinaris, héros de la guerre de Réunification ?
— Je ne dis pas qu’il court un quelconque danger, dit Cestius. Mais seulement que l’empereur ne lui accordera pas la moindre attention. Pas plus tard que l’autre jour, le non moins économe Larcius Torquatus a abordé le même sujet avec l’empereur, au palais. Je n’étais pas là, mais j’en ai entendu parler. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Torquatus est devenu aussi virulent envers les gaspillages de l’empereur qu’Apollinaris depuis qu’il fait partie du gouvernement. Ils étaient là, le consul et l’empereur, le consul hurlant et tempêtant et l’empereur qui lui riait au nez.
— Comme il nous rirait au nez. Toi et moi, nous sommes les seuls officiels de ce gouvernement à nous inquiéter des montants de ses dépenses. À part Apollinaris et Torquatus, j’entends.
— En effet, les autres ne sont que des imbéciles et des faibles, à moins qu’il ne soient tous aussi fous que l’empereur.
— Car c’est à nous de trouver les fonds nécessaires pour payer les factures, d’une manière ou d’une autre. C’est à nous qu’il revient de supporter le fardeau que représente la folie de l’empereur, dit Silanus.
— Absolument.
— L’empereur a-t-il renvoyé Torquatus pour lui avoir parlé de la sorte ?
— Oh non, pas du tout. Comme à son habitude, l’empereur ne se préoccupe guère de ce genre de choses. Après le départ de Torquatus, j’ai entendu dire que Demetrius lui avait fait envoyer un petit cadeau pour faire la paix : Eumenia, la superbe prostituée, dans le plus simple appareil et couverte de poudre d’or, assise dans un char de diamants tiré par des pur-sang noirs d’Arabie à cent mille sesterces par tête. On dit que Torquatus a failli avoir une attaque en voyant arriver le convoi.
— Eh bien, dit Silanus. Tu ferais bien de commencer à mettre un peu d’argent de côté pour le cadeau d’Apollinaris. »
À cet instant, le comte Valerian Apollinaris se trouvait à des centaines de milles à Tarraco, la grande ville d’Hispanie, dernière étape de sa campagne militaire éclair dans les provinces occidentales rebelles de l’Empire. Il les avait assujetties les unes après les autres en limitant l’usage de la force et les bains de sang : d’abord la Sicile, où les troubles avaient commencé en 2563, puis la Belgique et la Gaule, et enfin l’Hispanie. Sa technique n’avait pas varié quel que fut l’endroit : il arrivait avec une petite armée de solides légionnaires triés sur le volet et demandait aux gouverneurs locaux de jurer une nouvelle fois leur fidélité à l’empereur, s’ensuivait une razzia puis les exécutions d’une dizaine d’insurgés pour servir d’exemples aux autres. L’idée était de rappeler à tous les provinciaux que Rome restait Rome, que l’armée impériale était aussi efficace aujourd’hui qu’elle l’était du temps de Trajan, Hadrianus et Marcus Aurelius dix-sept siècles plus tôt, et que lui, le comte Valerian Apollinaris, était l’incarnation même des valeurs de la Rome antique qui avaient fait de l’Empire l’entité immortelle et mondiale qu’il était.
Et cela avait fonctionné. En quelques actions brèves et sanglantes, Apollinaris avait mis un terme – une bonne fois pour toutes, l’espérait-il – à la lente décrépitude de l’Empire à laquelle on assistait depuis presque un siècle, au cours de cet ère de bêtise et de dépenses licencieuses que l’on avait appelée la Seconde Décadence.
Arrivé pratiquement au terme de son mandat de quatre ans au poste de consul, il était prêt à rentrer à Rome et retrouver la vie privée. Le pouvoir pour le pouvoir ne l’avait jamais intéressé, ni l’argent, ni le luxe excessif. Il était né riche et considérait cela comme une chose acquise ; le pouvoir lui était venu presque par défaut alors qu’il était jeune homme, et parce qu’il ne l’avait jamais désiré, il n’en abusa pas ; quant au luxe, il le laissait à ceux qui s’en délectaient, comme ce pauvre imbécile d’empereur Demetrius II. L’empereur Demetrius était, bien entendu, un souci perpétuel. L’empereur le plus fou d’une dynastie qui en comptait déjà son lot. Il occupait le trône depuis plus de vingt ans et sa folie ne cessait de croître : rien d’étonnant à ce que l’Empire semblât se désagréger à petit feu. Seul, le travail acharné, dans l’anonymat le plus complet, d’un petit groupe d’individus résolus tels qu’Apollinaris et son vis-à-vis consulaire à Rome, Marcus Torquatus, avait réussi à éviter que le régime ne s’effondre complètement.