Laureolus demeura impassible. Il frappa des mains et trois gardes firent irruption.
« Emmenez le comte Apollinaris à la prison impériale », dit-il avant de lui tourner le dos.
« Il n’osera pas vous exécuter, dit Charax. Cela entraînerait une nouvelle période de massacres.
— Tu crois vraiment ? » demanda Apollinaris. On lui avait donné la meilleure cellule de la prison, celle réservée d’habitude aux prisonniers de haut rang, à des membres déchus de la famille royale, comme des frères cadets ayant attenté à la vie de l’empereur, et autres personnes du même genre. Les murs étaient couverts d’épaisses draperies pourpres et les divans étaient de grande qualité.
« C’est mon avis. Vous êtes l’homme le plus important du royaume. Tout le monde sait ce que vous avez accompli dans les provinces. Tout le monde sait aussi que vous nous avez sauvés de Torquatus et que c’est vous qui avez mis Laureolus au pouvoir. C’est vous qui auriez dû devenir empereur à la mort de Demetrius. S’il vous tue, les voix du sénat s’élèveront contre lui et le scandale éclatera dans toute la ville.
— J’en doute fort, dit Apollinaris d’une voix lasse. Tu t’es rarement trompé à ce point. Mais peu importe : tu m’as apporté les livres ?
— Oui. » Charax ouvrit le lourd paquet qu’il portait. « Lentulus Aufidius, Sextus Asinius, Suetonius, Ammianus Marcellinus, Julius Capitolinus, Livius, Thucydides, Tacitus. Tous les grands historiens.
— De quoi tenir la nuit entière, dit Apollinaris. Merci. Tu peux me laisser maintenant.
— Monsieur…
— Tu peux me laisser », répéta Apollinaris. Mais alors que Charax arrivait à la porte, il dit : « Ah, une dernière chose. Que devient Timoléon ?
— Il a été libéré, monsieur.
— Je m’y attendais. »
Charax parti, il se concentra sur ses livres. Il commencerait par Thucydides – ce récit sans concession de la terrible guerre qui opposa Athènes et Sparte, livre sombre s’il en est – et remonterait ainsi, volume après volume, toute l’histoire. Et si Laureolus le laissait vivre assez longtemps pour qu’il puisse les relire tous une dernière fois, il pourrait peut-être commencer à écrire son propre livre, ici en prison, des mémoires qu’il éviterait de rendre trop auto complaisants, même s’il y racontait comment il avait sacrifié sa propre vie pour sauver l’Empire. Mais il doutait fort que Laureolus le laissât vivre assez longtemps pour qu’il écrive la moindre ligne. Il n’y aurait pas d’exécution publique, non.
— Charax ne s’était pas trompé là-dessus. Il était trop un héros aux yeux du public pour être envoyé de la sorte au billot et, de toute façon, Laureolus avait l’intention d’accorder aux bourreaux une longue période de repos après leur sinistre office et de laisser la ville reprendre un rythme à peu près normal.
Il prit le premier volume de Thucydides et passa quelques instants à en lire et relire les premières lignes.
Puis quelqu’un frappa à la porte. Il s’y attendait.
« Entrez, dit-il. Je doute qu’elle soit fermée à clé. »
Une grande silhouette décharnée sous une cape munie d’une capuche ne dévoilant que son visage, pénétra dans le cachot. Un regard froid, le visage creusé, la peau vérolée, les lèvres pincées.
« Je sais qui vous êtes, dit Apollinaris, calmement, bien qu’il n’eût jamais rencontré l’homme auparavant.
— Je n’en doute pas, dit l’autre en exhibant le couteau qu’il tenait à la main. Vous me connaissez même très bien. Et je crois que vous attendiez ma visite.
— En effet », dit Apollinaris.
C’était le premier jour du mois, le préfet du Fiscus Imperialis et celui du Fiscus Publiais se retrouvaient autour du traditionnel déjeuner au cours duquel ils parlaient du bon fonctionnement des deux trésoreries. Même aujourd’hui, après plusieurs semaines de règne du nouvel empereur, les finances personnelles de celui-ci, le Fiscus Imperialis, étaient toujours sous la responsabilité de Quintus Cestius et celles du Fiscus Publicus sous celle de Sulpicius Silanus, ainsi qu’elles l’avaient été durant des années. Ils étaient passés à travers toutes les tempêtes. Ces hommes maîtrisaient l’art de la survie.
« Ainsi, le comte Valerian Apollinaris n’est plus de ce monde, dit Cestius. C’est bien dommage. C’était un grand homme.
— Un peu trop, à mon avis, pour être indéfiniment en sécurité. De tels hommes finissent invariablement par disparaître. C’est dommage, je suis bien d’accord. C’était un authentique Romain de la grande époque. Les hommes comme lui se font rares en cette sinistre époque.
— Au moins, la paix a-t-elle été préservée. L’Empire est de nouveau unifié, grâce au comte Apollinaris et à notre bien-aimé empereur Laurœlus.
— Certes. Mais sa sécurité est-elle assurée ? Les problèmes de fond ont-ils été réglés ? » Silanus, petit personnage à l’appétit féroce et à l’esprit exubérant, se coupa une autre tranche de rôti. « Je vais vous faire une prédiction, Cestius. Il s’effondrera de nouveau dans une centaine d’années.
— Et encore vous êtes optimiste, j’aurais dit cinquante ans, dit Quintus Cestius, se saisissant de la carafe de vin, bien qu’il bût rarement.
— Oui, dit Silanus. Je le suis. »
2603 A. U. C. : Via Roma
Un attelage m’attend comme prévu lorsque je débarque dans le port de Neapolis après une traversée de six jours en steamer depuis la Britannie. Mon père s’est occupé de régler ce genre de détail, avec son efficacité habituelle. Le chauffeur me repère aussitôt – je suis vite identifiable, grand Barbare à la tignasse blonde, géant nordique dominant cette masse de petits basanés du Sud qui galopent de droite à gauche – et il me lance : « Signore ! Signore ! Venga qua, signore. »
Mais je suis incapable de bouger dans la douceur de ce mois d’octobre, observant d’un œil émerveillé la profusion de spectacles et de parfums qui m’entoure. Ayant quitté l’automne froid et humide de ma Britannie natale pour me retrouver dans cette merveilleuse terre d’Italie et son été éternel, mon voyage semble m’avoir transporté non seulement dans un autre pays mais bel et bien dans un nouveau monde. Je suis subjugué par l’intensité de la lumière, l’électricité qui règne dans l’air, la quantité d’arbres tropicaux inconnus. Mais aussi par l’immense ville qui s’étend devant moi le long de la baie de Neapolis. Par les luxuriantes collines vertes au-delà, ponctuées ici et là de magnifiques villas blanches, résidences hivernales de l’aristocratie impériale. Il y a aussi sur ma gauche la grande masse sombre de la montagne qui se profile au loin, le grand volcan, le Vésuve lui-même, qui domine la ville tel un dieu assoupi. Il me semble apercevoir des volutes de fumée blanche se détacher du sommet. Peut-être, lors de mon séjour, le dieu se réveillera-t-il pour déverser des torrents de lave rouge le long de ses pentes, comme il l’a fait jadis dans un passé immémorial.
Non, cela ne se produira pas. Mais il y aura un incendie : un incendie qui consumera l’Empire tout entier. Et je suis appelé à y assister de près, à deux doigts de la conflagration, totalement ignorant de ce qui se passera autour de moi : pauvre idiot, pauvre innocent d’une terre lointaine.
« Signore ! Per favore ! » Mon chauffeur joue des coudes pour arriver jusqu’à moi et me tire par la manche de ma tunique, étonnante transgression de la propriété. En Britannie, j’aurais sûrement frappé un cocher qui se serait permis une telle audace ; mais nous ne sommes pas en Britannie et, de toute évidence, les coutumes sont très différentes ici. Il me regarde d’un air implorant. Je suis deux fois plus gros que lui. Dans un britannique comique il s’adresse à moi : « Vous ne pas parlez le romain, signore ? Nous devons partir maintenant. C’est très encombré ici, tous ces gens, tous ces bagages, tout ça, quoi, je ne peux pas rester sur le quai une fois que mon passager a été identifié. C’est la loi. Capisce, signore ? Capisce ?