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Camille s’arrête soudainement.

— Dis-moi, mon Jeannot, tu n’as pas l’air convaincu. Je reconnais, c’est tiré par les cheveux, mais… (Il frappe dans ses mains comme s’il venait de découvrir la solution à la quadrature du cercle.) Tiens, à propos de cheveux !… Encore le hasard, tu me diras. La Bouveresse !

Jean continue de fixer la table, mais son visage s’est comme vitrifié, durci. Camille, qui n’a pas l’air de s’en préoccuper, lui trouve un air têtu qui rappelle terriblement Rosie. Les ressemblances familiales sont souvent déprimantes.

— Je dis la Bouveresse, c’est de mauvais goût, excuse-moi, en fait, c’est Françoise Bouveret. Tu la rencontres quand, déjà ? (Camille consulte son dossier, Louis pose son index sur une ligne.) Voilà, merci, Louis, en mars, il y a quatre ans.

Camille retire ses lunettes, les place posément devant lui.

— Là, Jean, sans vouloir te faire de reproches, je pense que Rosie, tu l’as carrément vexée. Parce que ta souris, la Bouveret, bon, elle ne pourrait pas être ta mère (une mère, on n’en a qu’une, hein ?), mais enfin, tout de même : trente-huit ans ! Treize de plus que toi ! Ça n’est même pas la question de l’âge, mais enfin, je ne veux pas te froisser, mais avec ses bagouzes de maquerelle et son maquillage de Noël (j’ai vu des photos), ça n’est pas franchement le genre dont ta mère devait rêver pour son fils unique et préféré. Peu importe. Toi, elle te botte, tu t’en mets jusque-là, de la Bouveret, tu as besoin d’expérience, c’est normal, et pour en profiter encore mieux, trois mois après, tu fais tes valoches et te voilà à demeure chez elle. Deux mois, ça tient. On a découvert ça dans le dossier d’instruction de ta maman, on a fait les recoupements, on a exhumé les P-V, je te passe les détails et je reconnais que tu n’as pas de chance, Jean. Alors que tu files avec elle le parfait amour, que ta bougresse t’apprend toutes sortes de trucs dont tu n’avais même pas idée, voilà qu’elle ne trouve rien de mieux que de vouloir se sécher les cheveux dans son bain. Quelle conne, à trente-huit ans, elle ne savait pas ça ? Détail curieux, la porte de l’appartement n’était pas complètement fermée, on s’est un peu inquiété, forcément, on s’est demandé s’il n’y avait pas anguille sous roche. Toi, tu n’avais aucun mobile et en plus, tu avais un alibi. Tu n’étais pas là, huit collègues jurent sur la Bible que tu étais avec eux sur un chantier à Poitiers. Et personne ne s’est inquiété de Rosie. À l’époque, elle ne fait pas partie du tableau. Et on a tort, si tu vois ce que je veux dire… Je vois que tu vois. On va reprendre tout ça, point par point, on va rouvrir le dossier, mais l’important, à ce moment-là, c’est que pour toi, mon Jean-Jean, c’est de nouveau retour au bercail. Ferreira, Bouveret, Carole… J’ai comme l’impression que Rosie s’accroche un peu, non ?

L’atmosphère est pesante. Camille laisse passer un long moment. Derrière la vitre sans tain, on comprend enfin où Camille veut en venir. Mentalement, tout le monde croise les doigts.

— Ta mère est en préventive pour le meurtre de Carole. Ça passe pour un coup de tête, on ne cherche pas plus loin. Comme elle n’a pas vraiment le profil d’un serial killer, on reste sur l’idée d’un crime par impulsion. Mais si on regarde les choses sous un autre angle, si on s’interroge sur ses motivations et qu’on se pose les bonnes questions, remonter à ses anciens faits d’armes, ça n’est pas si difficile. C’est un peu comme pour les obus, si tu veux… Il suffisait d’y penser.

Camille sourit, pédagogue.

— Tu t’en vas, elle panique, elle te rattrape, elle ne peut pas se passer de toi. Tu essayes de la quitter, mais tu ne peux pas te passer d’elle non plus. Tu sais parfaitement ce qu’elle fait pour te garder, tu la connais, vous n’en parlez jamais, mais vous savez ce qui vous lie, ce qui vous attache l’un à l’autre, ce pacte silencieux que vous avez ensemble. Au tout début, tu n’oses pas trop dire. Après, c’est l’engrenage, celui qui conduit Rosie jusqu’ici. Alors, toi, le bon fils, tu viens chercher ta maman…

Camille se tait, tous deux regardent le sol. Quoi dire ? Camille se laisse glisser de sa chaise, fatigué. Il observe un instant les mains de Jean, celles qui tremblaient comme des feuilles en face de sa mère.

— Tu es un bon fils, somme toute. Peut-être qu’elle te fait peur, aussi, Rosie. C’est souvent comme ça, les ogresses…

Silence.

— Mais maintenant, Jean, c’est le moment ou jamais. Tu as fait pas mal de dégâts, mais rien encore d’irréparable, tu n’as pas encore de morts sur la conscience. Le jour venu, un bon avocat va faire vibrer le tribunal sur le thème de la mère abusive, tu vas passer pour une victime et ça ne sera pas vraiment faux. Si tu lâches tout de suite, tu fais d’une pierre deux coups. Tu te libères de Rosie, il est grand temps, et tu évites de sombrer avec elle. Il y a vingt-quatre heures que tu es là. Si nos autorités avaient l’intention de céder à ton chantage, ce serait déjà fait. Elles ne céderont pas. Et avec le dossier qu’on est en train de constituer, Rosie va frôler la perpétuité. Toi, tu as une dernière chance de t’en sortir pas trop mal. Le juge te reçoit, vous passez un accord, tu nous dis tout ce qu’on a besoin de savoir et tu reviens dans la ligne. Regarde-moi, Jean.

Jean ne bouge pas d’un cil.

— Regarde-moi, Jean.

Camille parle d’une voix basse et douce.

Jean lève enfin le regard vers lui.

— Rosie est totalement dingue, tu le sais, n’est-ce pas ? On ne la libérera jamais, c’est un combat perdu d’avance. Pense à toi. Pour elle, tu as fait tout ce que tu pouvais et c’est très bien, tout le monde peut le comprendre, tout le monde le comprendra. Mais maintenant, c’est fini.

Jean hoche la tête. Camille s’interroge un court instant : conclure ou laisser décanter. Il y a le feu, il faut aller vite.

— Tu es prêt à me parler, Jean ?

Jean fait signe que oui. Il est prêt.

Il cille nerveusement, on dirait qu’il a un projecteur dans les yeux.

— Bien, dit Camille. C’est la bonne décision.

Jean approuve à nouveau. Camille se rassoit, sort son stylo, referme le dossier, il prendra ses notes sur la page de garde.

— On commence par quoi, Jean ? À toi de me dire.

— Par la rançon.

Camille est tétanisé. D’où il est, on croirait entendre les réactions effarées, de l’autre côté de la vitre.

Jean Garnier ne laisse personne reprendre son souffle.

— Oui, pour la rançon, je vous ai dit que j’accepterais trois millions. Mais c’était hier. Aujourd’hui, c’est quatre ou rien.

20 h 56

Camille est anéanti par l’échec. Il ne comprend pas. Comment a-t-il pu commettre autant d’erreurs pour arriver à un tel fiasco ? Il n’y croit pas lui-même. C’est un homme pétrifié qui assiste au débriefing du juge et du directeur de la Police judiciaire.

Tout le monde se retrouve dans la grande salle, mais l’Autre, du ministère, n’attend pas, il est déjà dans le couloir, il chuchote dans le téléphone, il rend compte à ses supérieurs.