À partir de cet instant, tout le monde se souviendra précisément de la succession des événements.
Ceux qui s’en souviendront le mieux sont ceux qui ont consulté l’heure parce qu’il était exactement 21 h 07 lorsque le téléphone sonna dans la pièce.
Le juge fit un geste excédé.
Louis fit un pas, décrocha, écouta, raccrocha, fixa le juge qui suspendit sa phrase pour entendre Louis déclarer :
— Une explosion vient de détruire entièrement une école maternelle à Orléans.
21 heures
De même qu’il ouvre systématiquement avec une ou deux minutes de retard sur l’horaire officiel, Marcel aimerait bien fermer son square avec une ou deux minutes d’avance. Mais ça n’est jamais possible. Tantôt des amoureux découverts dans un coin, le temps de les refouler, ils traînent les pieds, il est 21 heures passées de trois minutes. Tantôt ce sont des jeunes qui veulent rester, ou qui arrivent avec des canettes de bière, il faut parlementer, quand ils sortent enfin, il est 21 h 05. Quand ce n’est pas pire encore. Il a tout essayé, siffler la sortie un quart d’heure avant, vingt minutes avant, rien n’y fait, cet horaire de fermeture tourne à la malédiction.
Sauf ce soir. Allez savoir pourquoi, c’est quasiment la première fois depuis… depuis longtemps en tout cas parce qu’il ne parvient pas à s’en souvenir. Il vérifie, incrédule. Oui, il n’est pas tout à fait l’heure et le square est aussi vide qu’il doit l’être.
Cette circonstance lui semble si étonnante qu’elle le met mal à l’aise. Quelque chose lui aurait-il échappé ?
Incapable de se retenir, Marcel refait un tour, mais non, personne.
Lorsqu’il ferme enfin, en plaçant le morceau de carton pour retenir la porte, il est 21 h 04.
21 h 40
C’est comme si on avait entendu la détonation jusqu’à Paris. Effervescence. Le cabinet du ministre vient aux nouvelles, on s’inquiète pour la presse, pour l’effet de panique, les préfets s’entretiennent. Aucune victime, mais l’école a littéralement volé en éclats. La nuit tombe, heureusement, il faut être prêt pour les éditions du matin, mais ça laisse un peu de temps. Et il va en falloir parce que personne ne sait où il en est.
Les secours sont sur place, la Sécurité civile a déjà confirmé que l’explosion ressemble en tous points à celle de la rue Joseph-Merlin.
Côté police, on se perd en conjectures.
Pour les spécialistes, sur son réveil numérique, Garnier a confondu « 9 heures am » et « 9 heures pm ».
L’hypothèse semble à peine croyable.
Camille interroge Basin. C’est possible ?
— Très possible. Au fond, c’est un bricoleur et on a vu pire, je t’assure. Pourquoi penses-tu qu’il y ait autant d’amateurs qui se font sauter le caisson avec leurs propres engins ? Le tien, il est dangereux comme la vérole, mais si, en plus, il est maladroit, ça devient un électron libre. Avec encore quatre bombes introuvables, s’il n’a pas été foutu de les régler correctement, même lui ne peut pas nous aider.
Tandis qu’autour d’eux tout s’agite, que les téléphones hurlent dans tous les sens, Louis regarde Camille.
Il était tout à l’heure tendu à l’extrême. Il est maintenant détendu, pensif, on jurerait qu’il s’apprête à rentrer chez lui après une journée bien remplie. D’ailleurs, il se lève, toujours concentré, traverse tranquillement le bureau, emprunte le couloir, descend deux étages, prend sur sa droite, passe devant le flic en uniforme qui garde la salle où se trouve Jean, ouvre la porte d’à côté, la salle d’observation.
Et il s’assoit, comme au spectacle.
De l’autre côté de la glace sans tain, Pelletier, de l’Antiterrorisme, est de nouveau à la manœuvre avec deux autres flics devant Jean, qui, debout, le dos au mur, les talons collés à la cloison, les mains sur la nuque, dodeline de la tête, ouvre difficilement les yeux, manque de basculer chaque seconde.
— Tu comptes faire beaucoup de morts, avec tes bombes ? demande Pelletier. Pour libérer ta salope de mère, tu comptes faire combien de morts ?
— Autant qu’il faudra… répond Jean.
Camille tend le bras et coupe le son. Il se concentre sur l’image. Cette histoire d’école maternelle, cette bombe programmée à 21 heures… Il a du mal à y croire. Le fait est là, mais dans le visage de Jean, il cherche autre chose qui lui aurait échappé jusqu’ici. Il se sent encouragé par la vérification de son intuition concernant Rosie, qui est peut-être une meurtrière d’impulsion, mais qui a tout de même des impulsions assez fréquentes.
Jusqu’à présent, la police a été contrainte par les événements à penser dans le droit fil de la situation.
Dans la logique imposée par Jean.
Pour trouver la solution, il doit falloir sortir du cadre.
Comment ?
Camille va rester près d’une heure à observer Garnier, à regarder ses lèvres bouger, les flics se succéder, lui mettre une pression folle.
Il ne s’interrompt qu’une minute pour lire le sms d’Anne : « Tu es devenu invisible ou tu m’as quittée en oubliant de m’informer ? »
23 heures
Camille prend Louis à part.
— Ces visites de maintenance dans les chambres télécoms, elles sont planifiées combien de temps à l’avance ?
— Je dois vérifier, mais je crois que c’est un planning trimestriel…
Louis ne demande pas pourquoi.
— Tu peux me montrer ? demande Camille en désignant l’écran de l’ordinateur.
Troisième jour
1 h 45
— Non, dit le juge, offusqué. Et c’est aussi ce qu’a dit le commissaire divisionnaire, sur un autre ton, il connaît son Verhœven, inutile d’en rajouter. Non, a confirmé le préfet de police, on dirait qu’il n’a même pas été surpris de la proposition, il prend l’idée pour une aberration et répond « non » comme si on lui demandait s’il veut du sel dans son café. Pas la peine d’interroger les types de l’Antiterrorisme…
Louis remonte sa mèche, il s’y attendait, Camille aussi. L’Autre a joué la surprise, il a fait mine de ne pas comprendre.
— Si on ne veut aucun mort, a répété Camille, il faut libérer Jean et sa mère. Tout de suite.
— Libérer Jean Garnier ? Vous plaisantez ?
Il a regardé Louis pour la première fois avec condescendance, quand on guette une connerie chez un adversaire, c’est un vrai soulagement lorsqu’elle survient.
— Et quoi encore ? Vous ne voulez pas qu’on lui donne la Légion d’honneur par la même occasion !
Et il est parti d’un grand rire. Le rire, avec l’humour médiocre qui vise à l’humiliation, ce n’est pas ce qu’il faut pratiquer face à un homme comme Camille.
— Vous êtes un imbécile.
L’Autre l’a toisé, mais Camille ne lui a pas laissé le temps de renvoyer la balle.
— Un imbécile parce que vous êtes incapable de comprendre ce que vous ne ressentez pas. Vous prenez Jean Garnier au premier degré parce qu’il est simple, mais c’est votre logique qui est rudimentaire. Vous ne l’observez pas, vous le regardez. Vous ne le comprenez pas, vous le cataloguez. Jean Garnier est un garçon dangereux, mais pas parce qu’il a posé des bombes. Il a même tout fait pour qu’elles ne fassent aucun mort, seulement des blessés et des dégâts matériels. Mais, malgré ses efforts, personne ne peut être certain que tous ses obus se révéleront aussi relativement inoffensifs. Il y a trop d’inconnues, trop d’impondérables. Rue Joseph-Merlin, l’échafaudage aurait pu s’écraser sur un passant. À Orléans, l’explosion aurait pu faucher un promeneur avec son chien… Tôt ou tard, vous aurez des morts. En fait, il n’y a absolument rien d’autre à faire. On relâche Jean et sa mère, pas de morts. Garanti. On les garde, c’est la tuerie, plus que probable. À vous de voir.