Les voisins étaient là, je les reconnaissais ; il y en avait un en robe de chambre, il avait jeté une couverture de survie d’argent éclatant sur les épaules de sa femme, qui devait être en petite tenue ; certains étaient silencieux et contrits, d’autres au contraire braillaient et gesticulaient comme des perdus. Les pompiers semblaient avoir du mal à se rendre maîtres de la littérature faite flammes.
Après trois minutes de contemplation morbide et ébahie j’ai été soudain pris de peur ; j’ai dévalé la colline en direction du centre de Tanger. Tout le quartier savait que j’étais le libraire du Groupe de la Diffusion de la Pensée coranique. La police allait sans doute me rechercher, surtout si, comme je l’imaginais, le Groupe était lié de près ou de loin à l’attentat de Marrakech. Je n’avais nulle part où aller. Seules possessions : une sacoche contenant un ordinateur portable, du fric et l’exemplaire du Pain nu de Choukri que m’avait offert Judit et que j’avais pris pour lire dans le bus.
Au moins, je n’avais pas à me préoccuper de mes cartons, à quelque chose malheur est bon. Quand on part en voyage, disait le Prophète, il faut régler ses affaires comme si on allait mourir. J’avais revu le libraire ; la Diffusion brûlait, et toutes mes possessions avec ; il ne me restait que mes parents. Depuis quelques jours, et malgré l’altercation avec mon frère, j’avais très envie de revoir ma mère. Pas aujourd’hui. Pas la force. L’adrénaline refluait petit à petit, je me suis endormi dans l’autobus qui m’emmenait vers le centre. J’étais soudain épuisé. Je n’arrivais pas à penser. Savoir quoi ou qui avait pu provoquer l’incendie m’était complètement égal. Je suis descendu du côté du Grand Zoco, un peu hagard. Drôle de journée. Il fallait que je trouve maintenant un endroit où dormir ; j’ai hésité à prendre une chambre dans le même hôtel que Judit, mais c’était peut-être un peu violent, qu’elle me trouve installé dans la piaule d’à côté en arrivant à Tanger. Je n’étais d’ailleurs pas sûr qu’elle loge au même endroit, c’était probable mais pas certain. J’ai choisi une autre pension, pas très loin, un peu plus bas vers le port ; le patron m’a regardé comme si j’étais un lépreux, jeune, marocain et sans valise ; il a exigé que je paye trois nuits d’avance et m’a répété dix fois que son bouge était un endroit respectable.
La turne n’était pas mal, avec un petit balcon de fer forgé, une jolie vue sur le port, les toits de la vieille ville et surtout, le wifi. J’ai cherché des nouvelles de l’incendie sur Internet, ça ne devait pas être un événement de première magnitude, personne n’en parlait pour le moment.
J’ai envoyé un message à Judit, puis je suis sorti pour acheter quelques vêtements et manger un morceau.
J’étais prêt au départ. Je n’avais plus de famille depuis près de deux ans, plus d’amis depuis deux jours, plus de valises depuis deux heures. L’inconscient n’existe pas ; il n’y a que des miettes d’information, des lambeaux de mémoire pas assez importants pour être traités, des bribes comme autrefois ces bandes perforées dont se nourrissaient les ordinateurs ; mes souvenirs sont ces bouts de papier, découpés et jetés en l’air, mélangés, rafistolés, dont j’ignorais qu’ils allaient bientôt se remettre bout à bout dans un sens nouveau. La vie est une machine à arracher l’être ; elle nous dépouille, depuis l’enfance, pour nous repeupler en nous plongeant dans un bain de contacts, de voix, de messages qui nous modifient à l’infini, nous sommes en mouvement ; un cliché instantané ne donne qu’un portrait vide, des noms, un nom unique et pourtant multiple qu’on projette sur nous et qui nous fabrique, qu’on m’appelle Marocain, Maure, Arabe, immigré ou par mon prénom, appelez-moi Ismaël, par exemple, ou ce que vous voudrez — j’allais bientôt être fracassé par une partie de la vérité, et regardez-moi courir dans Tanger, ignorant, sans comprendre ce qui venait de brûler avec le Groupe de Diffusion de la Pensée coranique, accroché à l’espoir de Judit et de mon nouveau travail comme aux deux derniers vaisseaux sur la grève. Par moments j’ai l’impression de retrouver les agissements et les pensées de celui que j’étais à l’époque, mais c’est bien sûr une illusion ; ce jeune homme qui s’achète deux chemises noires, deux jeans, des tee-shirts et une valise est une imitation, comme les vêtements qu’il acquiert ; je croyais que la violence qui m’entourait ne m’affectait pas, qu’elle n’avait rien à voir avec moi, qu’elle n’avait pas de prise sur moi, pas plus que celle de Tripoli, du Caire ou de Damas. Aveuglé, je ne pensais plus qu’à l’arrivée de Judit, à ces vers trop sentimentaux de Nizar Kabbani que nous recopiions, au lycée, dans des messages secrets pour des filles qu’ils émouvaient, ceux que j’avais déjà récités à Meryem,
alors que nous contemplions le Détroit, sans oser nous prendre par la main, et surtout la suite,
l’errance parmi les stations de la folie — les yeux de Judit étaient pour le coup, comme le disait ce poète pour dames, les derniers bateaux en partance. Je me souviens, Meryem s’inquiétait ; elle avait peur de notre relation, peur des conséquences, peur, peur de ce que je pouvais lui faire faire ; elle ne savait quelle solution trouver à cet amour adolescent, elle hésitait à se confier à sa mère, après tout elle-même n’était-elle pas mariée à son cousin germain et je me rappelle qu’un jour, alors que j’avais semé Bassam pour la retrouver, loin du quartier, elle me disait craindre que je l’abandonne pour émigrer, j’essayais alors de la rassurer avec les vers de Kabbani, et la vérité, si elle existe, c’est que je me souciais de Meryem comme d’une guigne, d’elle, je veux dire d’elle beaucoup moins que de la satisfaction de mon désir, de ma jouissance, de réussir à la déshabiller, à la caresser et lorsque j’ai enfin compris, après avoir lu sa dernière lettre, dans cette vieille enveloppe récupérée chez Bassam, lorsque j’ai enfin compris que j’étais responsable de sa mort, là-bas dans ce village perdu, de son hémorragie au cours d’un avortement paysan et clandestin, parce que je n’avais pas répondu à son désespoir, pas plus qu’à celui de sa mère, morte de tristesse quelques semaines après, dans ce paradis du Maroc moderne où en théorie aucune femme ne saigne à mort ni ne se suicide jamais ni même ne souffre jamais sous les coups d’aucun mâle car Dieu la famille et les traditions veillent sur elles et rien ne peut les atteindre, si elles sont décentes, si seulement elles étaient décentes, comme disait si bien le Cheikh Nouredine qui lui savait la vérité, comme tout le quartier l’avait apprise, Bassam en tête ; lorsque j’ai su que je ne pouvais plus échapper à cette réalité car elle était aussi sordide et tangible que le chiffre sur un billet de banque, aussi précise et réelle que l’abeille butinant la fleur de safran sur la nouvelle pièce de dix centimes que je rendais avec chacun des livres que je vendais ; quand la mort, figée et immuable tout autant que ces monnaies m’attrapa par l’oreille pour me dire ô mon gars, tu as raté une marche, voici dix-huit mois que tu vis en m’ignorant, il fallait que le monde, que mon monde, soit déjà bien détruit pour ne pas se ruiner encore plus, après cette déflagration ; il fallait qu’il y ait à mes côtés Judit pour que je ne me laisse pas aller aux sanglots, une fois la surprise passée : tout cela confirmait une intuition ; bien sûr moi aussi je savais, mon corps savait, mes rêves savaient même si à ce moment-là, au moment de la disparition de Meryem au bout du Rif, j’étais en train de me faire tabasser dans un commissariat à Casa ou de mendier une pomme sur un marché — mes cauchemars, élucidés, n’en sont devenus que plus douloureux, plus clairs, plus insupportables encore ; ma conscience, plus confuse et toujours moins sûre d’elle, pétrie de regrets et de cette terrible sensation, qui pouvait me tirer des larmes de peine honteuse, avoir, en rêve, pendant des mois, couché avec une morte : avec Meryem qui disparaissait dans le cercueil mangeur de chair quand je la voyais bien vivante au fil des saisons ; elle m’avait accompagné alors qu’elle n’était plus et cela était si mystérieux, si incompréhensible dans mon cœur encore jeune que j’y voyais une trahison dégueulasse, une saloperie plus grande que ma responsabilité dans son décès, une haine qui se retournait contre Bassam, contre ma famille, contre ceux qui m’avaient empêché de pleurer Meryem et m’avaient contraint à la désirer crevée — comme on retire doucement le linceul d’un cadavre pour observer ses seins. Sur la table de marbre, j’avais rêvé de son ventre et de son pubis froids. Elle était là, la honte, là, dans ce glissement du temps ; le temps est une femme de cimetière, une femme en blanc, qui lave des corps d’enfants.