Judit n’a rien répondu, nous arrivions au Grand Zoco avant de franchir la porte de la vieille ville. Elle m’a juste lancé un regard courtois que j’ai pris comme une immense gifle.
Je me suis enfoncé dans une diatribe idiote sur ce roman que je n’avais pas lu et son auteur, un pauvre type, un mendiant analphabète, un dégénéré, disais-je, et plus je balançais des absurdités, plus j’avais la sensation de me noyer, de m’abîmer dans une mer de connerie alors que Judit, toujours si belle, marchait sur les eaux. Je suais en traînant la valise à roulettes, finalement elle n’avait pas de sac à dos mais une saloperie de valise à roulettes et en bon chevalier servant j’avais exigé de la tirer moi-même. J’étais essoufflé, je ne pouvais que poursuivre mon discours qui devenait haché, il y avait trop de pensées dans mon cerveau : les remous de mes mouvements désordonnés éloignaient la planche de salut. Je sentais qu’elle n’avait qu’une envie, arriver à son hôtel pour se débarrasser de moi, oublier le long voyage en train, oublier Marrakech, m’oublier et reprendre son avion, et au fond de moi, tout au fond de moi, je voyais bien qu’elle avait raison. Je voulais paraître littéraire et intéressant, j’ai poursuivi mon discours, bien pérorant, bien machiste, j’ai dit tu devrais plutôt lire Mutanabbî ou Jâhiz, voilà la vraie littérature arabe, Choukri ce n’est pas pour les filles. Je venais de me tirer une balle non pas dans le pied, mais bel et bien dans la tête, cette fois-ci le regard de Judit a été d’un mépris absolu. Elle a fait oui oui distraitement, et si j’avais été un tant soit peu courageux j’aurais balancé la valoche, je me serais arrêté, j’aurais poussé un énorme juron et j’aurais dit pardon, on arrête tout, on rembobine, on va faire comme si je n’avais rien dit depuis le début, comme si je n’étais pas obsédé par toi, comme s’il ne s’était rien passé les deux derniers jours, comme si rien n’avait explosé à Marrakech, comme si les incendies ne nous atteignaient pas.
— Ma maison a brûlé hier, j’ai dit tout à trac.
Elle a tourné son visage vers moi sans s’arrêter de marcher.
— Ah bon ?
Et je ne savais plus quoi dire ; j’aurais pu ajouter “hier je suis aussi allé aux putes sans réussir à baiser” ; mes yeux piquaient, la sueur sans doute. J’étais un enfant perdu qui demandait de l’aide à une étrangère inconnue.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Je ne sais pas, tout a brûlé. J’ai pris une chambre dans une pension.
Ses yeux me disaient qu’elle avait du mal à me croire ; j’y ai soudain vu l’invraisemblable de ma situation, plus de famille, plus d’amis, plus de maison, seul dans Tanger, ville à la dérive.
— C’est une longue histoire.
— Je m’en doute.
Elle a regardé droit devant elle ; il m’a semblé qu’elle accélérait le pas.
Bien sûr tout cela avait commencé par le péché originel, déshabiller Meryem, mais il me semblait que c’était maintenant devenu un complot international, une énormité, une aberration, comme les enfants monstrueux des couples consanguins.
— On est arrivés.
Il y avait du soulagement dans ces mots prononcés à l’unisson ; la main de Judit était serrée sur la valise dont je tenais l’autre extrémité, comme si elle avait peur que je parte avec.
— Merci d’être venu me chercher à la gare, c’est gentil.
Elle avait l’air sincère. Sincère et épuisée.
— De rien, c’est bien normal.
— Ilâ-l-liqâ’, alors. À une prochaine fois.
J’ai dit au revoir à mon tour, je ne lui ai pas tendu la main, ni la joue, ni rien et je suis parti.
Je devais être complètement crevé moi-même, lessivé, détruit psychologiquement parce que je me suis mis à pleurer. Ça a commencé dans la rue ; la brûlure dans les yeux est devenue plus forte ; j’ai senti une humidité sur mes joues, comme lorsque, enfant, on saigne du nez et qu’on découvre sa main soudain rouge de sang. Il ne s’agissait pas de sang. C’était de l’eau, des larmes qui dégoulinaient et j’avais beau les essuyer à grands coups de manche de chemise rien à faire, elles coulaient à nouveau, de plus belle, j’avais grand-honte de chialer comme ça dans la rue, j’ai monté l’escalier de ma pension quatre à quatre, j’ai claqué la porte derrière moi, je l’ai fermée à clé, je me suis passé de l’eau sur le visage, rien à faire, je sanglotais toujours comme un môme ; je me suis effondré sur le lit, j’ai mis mon visage dans l’oreiller pour étouffer ces pleurs, je me suis laissé aller au chagrin. J’ai dû m’assoupir. Une ou deux heures plus tard j’avais la tronche d’un boxeur après un combat inégal, les paupières enflées, les yeux rouges, mais je me sentais mieux. Une douche et il n’y paraîtrait plus.
L’enveloppe ouverte était par terre à côté de mon lit ; le vieux mot de Bassam, que m’avait refilé sa mère par erreur, sans doute, était écrit sur un morceau de page de cahier à carreaux ; il commençait par
pliée à l’intérieur se trouvait la lettre de Meryem pour moi, qu’il avait gardée tout ce temps. J’ai compris pourquoi il ne me l’avait pas donnée ; il avait dû hésiter à la détruire, que je ne sache pas, que j’ignore jusqu’à la fin des temps ce que mon cœur avait deviné, qu’elle n’était plus, je n’arrivais même pas à dire qu’elle était morte, voilà, j’avais la vérité devant les yeux il n’y avait rien de plus, j’avais brisé l’Univers, la colère de Dieu était sur moi, sa rage, sa puissante rage aveugle mais juste détruisait tout autour de moi, je me suis senti minuscule dans ma chambre d’hôtel, perdu au cœur du monde, j’ai recommencé à pleurer, sur le balcon en regardant ces bateaux idiots traverser le Détroit.
On ne se souvient jamais tout à fait, jamais vraiment ; on reconstruit, avec le temps, les souvenirs dans la mémoire et je suis si loin, à présent, de celui que j’étais à l’époque qu’il m’est impossible de retrouver exactement la force des sensations, la violence des émotions ; aujourd’hui, il me semble que je ne résisterais pas à des coups pareils, que je me briserais en mille morceaux. Qu’on ne devrait pas survivre à des chocs de cette puissance.
Pourtant, si j’étais sûr de la mort de Meryem, elle n’avait jamais été aussi vivante, puisque je découvrais sa voix dans son écriture ; sa lettre était un appel au secours qui retentissait au milieu des ténèbres, dans le désert. Un cri sorti tout droit des grottes d’Hercule, par où l’on entre sans doute aux Enfers ; une saloperie du Sort. Elle me disait qu’elle m’aimait, m’appelait son amour, elle disait qu’il fallait qu’on se marie, sinon elle devrait abandonner l’enfant à l’orphelinat ; son désespoir était trop pour moi, j’ai brûlé la lettre dans le lavabo de la chambre d’hôtel,
avec celle de Bassam. Je ne saurai jamais ce qui s’était passé là-bas entre Al-Hoceima et Nador, jamais personne ne le saura. Bassam m’expliquait des détails avec des mots étranges et médicaux, dans sa calligraphie enfantine. Il ne disait rien de lui-même, mais très certainement, pour écrire une telle lettre, il devait être persuadé de disparaître lui aussi ; pourquoi, sinon, me dire maintenant ce qu’il aurait pu m’expliquer la veille de vive voix.
Je tournais en rond dans ma chambre ; la nuit tombait doucement. Je me suis roulé un joint, je l’ai fumé au balcon ; j’ai allumé l’ordinateur ; j’ai cherché sur Internet des informations à propos de l’attentat, sur le Groupe de Diffusion de la Pensée coranique ; rien de neuf. Des détails, des précisions sur la bombe, le type d’explosifs, mais aucune arrestation. J’ai trouvé un entrefilet de deux lignes, incendie criminel dans une librairie religieuse, des centaines d’ouvrages détruits. Criminel. La police devait se demander pourquoi aucun des membres de cette association n’avait reparu.