et ainsi de suite. Judit était plus discrète sur ses sentiments mais je sentais, dans ses mails parfois en français, parfois en arabe, qu’elle appréciait notre correspondance ; elle me racontait sa vie à Barcelone, son quotidien, ses énervements contre la nullité de ses cours, son ennui à l’université, où les professeurs eux-mêmes paraissaient mépriser les textes qu’ils enseignaient comme du mauvais latin. À travers elle, je commençais à haïr ces arabisants souffreteux en short colonial qui regrettaient chaque jour que l’Espagne ait quelques siècles été arabe, en soupirant sur des textes andalous dont ils ne percevaient que la difficulté lexicale. Elle me disait tiens, nous étudions tel poème d’Ibn Zaydûn, tel fragment d’Ibn Hazm qu’ils appelaient Abenházam, et je me précipitais dans une librairie pour trouver le livre en question ; la plupart du temps c’était pour moi une merveille, un joyau d’un autre temps dont l’arabe me remplissait la bouche et les tympans d’un plaisir inouï. Malgré les Poilus morts et Casanova, je me sentais très arabe grâce à Judit ; je suivais ses études au jour le jour : elle me posait des questions de grammaire, j’ouvrais les grammairiens et les commentateurs classiques pour lui trouver une réponse ; elle entendait parler d’un auteur et je lui livrais dès le lendemain une fiche documentée avec extraits et exégèses.
Bien évidemment, ces activités étaient incompatibles avec le mode de vie de mes colocataires, dégottés par une espèce de solidarité des entreprises françaises, qui essayaient tant que faire se pouvait de faciliter l’obtention d’un logement à leur personnel ; Adel, Yacine et Walid venaient tous les trois de Casablanca, ils étaient “techniciens supérieurs” et travaillaient dans une usine de pièces détachées automobiles, à la chaîne. Ils me voyaient chaque soir plongé dans mes fiches de soldats morts ou dans mes livres, et me prenaient pour un fou. Parfois ils me criaient Lakhdar khouya, tu vas te rendre sourd et aveugle, c’est pire que la masturbation tout ça, viens faire un tour au grand air, tu verras des filles ! Non non, lui il verra juste la mer, mais ça peut pas lui faire de mal ! Moulay Lakhdar, t’es pâle comme une culotte de prépubère, viens respirer le pot d’échappement de notre bagnole ! Et ils finissaient par partir, l’oreillette à l’oreille, vers Tanger et ses délices, tourner en voiture la musique à fond pendant des heures pour finir par bouffer un hamburger vers minuit, rentrer excités comme des puces et se vautrer devant la télé en fumant joint sur joint avant de retourner à l’usine le lendemain.
Je ne savais rien du Cheikh Nouredine ni de Bassam depuis l’attentat, ils n’avaient pas reparu ; petit à petit mes craintes de voir débarquer la police s’étaient atténuées et le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique paraissait loin, là-bas, dans ces banlieues interminables peuplées de centaines de ploucs comme moi, pourtant toutes proches ; bien sûr j’avais suivi les informations à la télé ; on avait fini par arrêter trois suspects, je n’en connaissais aucun : ils avaient de drôles de gueules qui ne respiraient pas l’intelligence, mais les photos de criminels sont rarement flatteuses. J’attendais tous les jours la nouvelle de l’arrestation du Cheikh Nouredine et de Bassam, elle ne venait pas.
À peine quelques jours après le départ de Judit, il y a eu un autre attentat horrible, qui m’a profondément touché, comme si j’avais moi-même été présent, peut-être parce que nous étions sur les lieux peu de temps auparavant. Le Café Hafa se trouve à flanc de falaise, suspendu au-dessus de la Méditerranée, perdu entre les bougainvillées et les jasmins des luxueuses villas du quartier ; c’est peut-être l’endroit le plus célèbre de Tanger et un des plus agréables aux beaux jours (une table un peu à l’écart, où Judit m’avait pris la main avant de m’embrasser, je m’en souviens, j’y ai souvent pensé depuis, j’avais eu honte, très honte, j’avais peur qu’on nous voie, s’embrasser en public est un délit) surtout lorsqu’il n’y a pas grand monde, en fin de matinée par exemple, et qu’on a l’impression d’avoir la mer et tout le Détroit pour soi. J’ai appris par le journal qu’un homme était arrivé dans le café, avait sorti un long poignard ou un sabre et avait attaqué un groupe de jeunes à une table, sans doute parce qu’il y avait des étrangers ; un Marocain de mon âge est mort, et un autre a été blessé à la cuisse, un Français ; il y avait deux filles espagnoles avec eux : tous étaient étudiants à l’université de traduction de Tanger. Le type a pris la fuite par la falaise, pourchassé par les clients et les serveurs du café, et a réussi à s’échapper. Son portrait-robot était joint à l’article ; il avait la tête ronde et la figure enfantine de Bassam, ça aurait pu être lui. Il était peut-être devenu subitement fou. D’abord Judit le croise à Marrakech peu après l’explosion et ensuite un visage qui ressemble au sien apparaît dans Le Journal de Tanger. Je ne l’imaginais pas poignarder de jeunes étudiants tranquillement attablés au soleil ; il était impossible qu’il ait changé aussi vite, et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler avec quelle facilité il avait bastonné le libraire. Il me semblait que la question pourquoi ? resterait à jamais sans réponse, même si c’était bien Bassam qui avait aidé à poser la bombe du Café Argan et planté un grand couteau dans le dos d’un Marocain de notre âge, même si je l’avais eu devant moi, si je lui avais demandé pourquoi ? pour quoi faire ? il aurait haussé les épaules ; il aurait répondu pour Dieu, par haine des chrétiens, pour l’Islam, pour le Cheikh Nouredine, que sais-je, mais il mentirait, je savais qu’il mentirait et qu’il ignorait très certainement la raison de son acte qui, en fait, n’en avait aucune, pas plus qu’il n’y avait de cause au tabassage du bouquiniste, c’était comme ça, c’était dans l’air, la violence était dans l’air, ce vent soufflait ; il soufflait un peu partout et avait emporté Bassam dans la bêtise. Je pensais à ce que j’avais déclenché malgré moi, le malheur et la mort ; Bassam, lui, tenait la trique et peut-être le sabre, mais les causes idéologiques que je pouvais percevoir du haut de mes vingt ans ne me convainquaient pas : je connaissais Bassam, je savais que sa haine de l’Occident ou sa passion pour l’Islam étaient toutes relatives, que quelques mois avant de rencontrer le Cheikh Nouredine aller à la mosquée avec son paternel l’emmerdait plus que tout, qu’il n’avait jamais été foutu de se lever une seule fois à l’aube pour la prière du fajr, qu’il rêvait d’aller vivre en Espagne ou en France. Mais en y réfléchissant bien j’étais aussi conscient que, a contrario, ce n’était pas parce qu’il aimait les filles ou rêvait d’Allemagne et d’États-Unis que cela empêchait quoi que ce soit. Je savais que le Cheikh Nouredine avait grandi en France, et lorsque j’en parlais avec lui il appréciait certains aspects du pays et il reconnaissait que, quitte à vivre au milieu des kuffar, des Infidèles, il valait mieux vivre en France qu’en Espagne ou en Italie, où, disait-il, l’Islam était méprisé, écrasé, réduit à la misère.
Tous ces mois passés avec le Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique m’avaient rapproché de Nouredine ; il était bon avec moi et je savais (ou j’aimais croire) qu’il m’avait recueilli sans arrière-pensée ; il me donnait des leçons de morale, certes, mais pas plus qu’un père ou un grand frère. Il répétait souvent en rigolant que mes romans policiers me pourrissaient l’esprit, que c’étaient des livres diaboliques qui me poussaient vers la perdition, mais il n’a jamais rien fait pour m’empêcher de les lire, par exemple, et si je ne l’avais pas vu moi-même commander le groupe de bastonneurs dans la nuit j’aurais été incapable d’imaginer une seule seconde qu’il puisse être lié, de près ou de loin, à un acte violent.