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Il allait donc me falloir voyager avec des Poilus morts et Casanova, drôle de compagnie, mais bon, Judit avait cours toute la journée, je travaillerais au même rythme qu’elle, voilà tout. Et une semaine, c’était mieux que rien. En plus, pour me rendre à Tunis, fraternité maghrébine oblige, je n’avais pas besoin de visa, juste d’un passeport, et le vendredi 15 juillet 2011, en fin d’après-midi, après avoir fait un trou quasi définitif dans mes économies, je prenais l’avion pour la première fois. L’aéroport Ibn Batouta jouxte la Zone Franche, j’y suis allé à pied en sortant du travail ; je m’étais bien habillé, j’avais mis une veste et une chemise malgré la chaleur ; peigné, les pompes cirées, un peu ému, je devais puer le néophyte aéroportuaire à plein nez. J’essayais de passer pour un habitué, comme si l’aéroport était une boîte de nuit ou un bar dont on pouvait vous refuser l’entrée, affichant un mépris lassé face aux formalités, au déshabillage obligatoire, l’angoisse au cœur — j’avais peur que quelque chose ne se passe mal, que le douanier, en tapant mon nom dans son ordinateur, ne m’apprenne que j’étais recherché par la police, que son écran ne se mette à clignoter, qu’une sirène ne retentisse et qu’une escouade de gros flics à casquettes grises ne me sautent sur le râble, mais non, rien de tout cela, on m’a rendu mon passeport sans presque me regarder et après une attente qui m’a paru très longue face aux baies vitrées qui donnaient sur la piste, je suis monté dans l’avion, pas mort de trouille, n’exagérons rien, mais pas rassuré tout de même ; j’ai vu, par le hublot, un type avec un casque sur les oreilles marcher aux côtés de l’avion qui reculait, comme s’il menait un chien en laisse, c’était tout à fait étrange ; j’ai été très surpris par le bruit des moteurs et la puissance de l’accélération quand l’Airbus a roulé sur la piste, en me disant que ce truc n’arriverait jamais à s’envoler, j’ai eu un léger haut-le-cœur quand il s’est finalement arraché du sol, et ressenti une grande exaltation lorsque, penché sur l’aile, pressé contre le hublot par l’angle du virage, Tanger et le Détroit sont apparus, sous moi, comme je ne les avais jamais vus.

Judit était revenue trois jours au début juin, trois jours de bonheur, d’entente parfaite et de plaisir qui m’avaient laissé triste et plus solitaire que jamais quand ils avaient pris fin et que j’étais rentré retrouver mes colocataires — je n’avais pas souhaité la recevoir chez moi, d’abord parce que je n’avais qu’un lit simple, ensuite parce que j’étais jaloux, je ne voulais pas qu’un autre Marocain l’approche, et surtout pas les trois énergumènes qui partageaient ma vie quotidienne. Rien que de les imaginer voir Judit en pyjama, l’espionner dans la salle de bains peut-être, me donnait des envies de meurtre. L’idée de ne pas être le seul, l’unique Arabe de Judit me rendait fou. Je savais qu’elle avait déjà eu des fiancés, comme elle disait, qu’elle avait des camarades d’université, des amis, bien sûr, mais ces Catalans étaient une catégorie à part dans ma tête. Moi j’étais autre chose. J’étais son Arabe. Je voulais être le seul Arabe dans la vie de Judit. (J’appréhendais donc, il faut le reconnaître, son séjour en Tunisie ; je l’imaginais être la cible des avances incessantes de hordes de jeunes Tunisiens frustrés ; j’étais bien placé pour savoir ce qu’ils pouvaient ressentir.)

Je m’étais donc démené pour trouver deux chambres côte à côte dans un petit hôtel — la loi marocaine, championne des bonnes mœurs, nous interdisant de prendre une seule chambre sans être mariés. Nos balcons communiquaient, et nous n’étions même pas obligés de passer par le couloir pour nous retrouver. C’était assez amusant, ça avait un côté aventuriers. Mais j’avais tout de même un peu honte, lorsque Judit me demandait pourquoi nous ne pouvions pas avoir une chambre double, de lui répondre que c’était parce que j’étais marocain : si j’avais été étranger, personne ne nous aurait emmerdés.

Nous n’étions pas beaucoup sortis de l’hôtel pendant ces trois jours, à part pour quelques excursions, cap Spartel, grottes d’Hercule, musée de la Casbah et au cimetière de Marshan pour voir la tombe de Choukri ; les remarques des garçons de café, des employés de musée ou même des passants, quand ils me voyaient seul avec Judit, ne m’encourageaient pas à sortir : c’était agréable comme un coup de pied au cul, ce mélange de mépris, de jalousie et de vulgarité crasse qui me donnait envie de répondre en levant le majeur avec une phrase bien sentie sur les sœurs ou les mères des intéressés. Me promener avec Judit c’était recevoir, à chaque coin de rue, une sérieuse quantité de mollards symboliques, parce que j’étais jeune, marocain et que je déambulais en compagnie d’une Européenne sans appartenir, apparemment, à la classe sociale qui fréquentait les plages privées ou les bars des palaces et qui, elle, pouvait tout se permettre. Judit elle-même s’en rendait compte, et je sentais qu’elle était désolée pour moi, ce qui m’attristait encore plus. Même sur la tombe de Choukri, un crétin de mon âge est venu nous emmerder ; il m’a demandé en arabe ce qu’on faisait là, ce qui est tout de même une drôle de question à poser dans un cimetière — je lui ai répondu on vient se faire enterrer, bien sûr, alors que j’avais envie de lui dire “On vient à ton enterrement, connard”, mais je n’ai pas osé. Après tout, il était peut-être sincère, il cherchait peut-être à nous aider.

J’étais devenu un peu sauvage, en fait, je crois. Enfermé dans mes livres, dans la solitude, en tête à tête avec Judit, je n’avais plus de contact avec le monde extérieur, à part avec mes trois colocataires, qu’on ne pouvait pas vraiment appeler “monde extérieur”.

Entre-temps, j’avais lu Le Pain nu, et même la suite, Le Temps des erreurs ; j’avais été obligé de m’excuser auprès de Judit : ce Choukri était hors du commun. Son arabe était sec comme les coups de trique qu’il recevait de son père, dur comme la famine. Une langue nouvelle, une façon d’écrire qui me paraissait révolutionnaire. Il n’avait pas peur, il racontait sans rien dissimuler, ni le sexe, ni la violence, ni la misère. Ses errances me rappelaient mes mois de vagabondage, par moments ; la sensation était si forte qu’il me fallait fermer le livre, comme on s’éloigne d’un miroir dont le reflet ne vous convient pas. Judit était contente que je me sois rendu à l’évidence ; elle me racontait l’histoire unique du texte du Pain nu : publié d’abord en traduction, interdit au Maroc en arabe pendant près de vingt ans. Il n’était pas difficile d’imaginer pourquoi : la misère, le sexe et la drogue, voilà qui ne devait pas être du goût des censeurs de l’époque. L’avantage, c’est qu’aujourd’hui les livres ont si peu de poids, sont si peu vendus, si peu lus que ce n’est même plus la peine de les interdire. Et Choukri a été enterré en grande pompe, avec ministres et représentants du Palais, à Tanger il y a une vingtaine d’années — comme si tous ces notables fêtaient sa mort en l’accompagnant dans la tombe.

Le départ de Judit, après nos trois jours et trois nuits, m’avait plongé dans la tristesse et la solitude ; je les combattais comme d’habitude, par le travail, la lecture jusqu’à en avoir les yeux brûlants de fièvre, et la poésie amoureuse. Je pensais aux quarante-cinq jours qui me séparaient de mon voyage. Je regardais des pages et des pages d’information sur la Tunisie, sur la Révolution. Ibn Batouta consacrait seulement quelques lignes à Tunis, où il y avait, disait-il, de nombreux Ulémas d’importance ; il s’y trouvait au moment de la fin du Ramadan, et participa à la fête. J’y serais moi-même juste avant le début du jeûne, ce qui me donnait à peine un mois de décalage sur mon illustre prédécesseur.