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Comme un fait exprès, un nouveau coup du sort, j’ai reçu le premier mail de Bassam deux jours avant de prendre l’avion. J’avoue que je pensais un peu moins souvent à lui et au Cheikh Nouredine, que je n’étais pas retourné dans le quartier depuis l’incendie du Groupe pour la Diffusion de la Pensée coranique, que je vivais un peu comme en exil et un matin, en jetant un coup d’œil comme toujours dès le lever à ma boîte aux lettres, pour voir si j’avais déjà la réponse de Judit à ma missive de la veille, j’ai remarqué un message bizarre, que j’ai tout d’abord pris pour un de ces courriers vous proposant d’allonger de cinq centimètres votre virilité sans effort, ou d’acheter à bon prix du Viagra pour la renforcer, dont l’expéditeur avait pour nom “Cheryl Bang” ou un truc du genre. Ce qui m’a intrigué c’est le sujet du courriel : Nouvelles, et je l’ai ouvert — c’était un texte de trois lignes seulement :

Mon très cher frère, comment ça va pour toi ? Ici je suis loin et c’est difficile mais In cha’ Allah on se retrouvera bientôt sur cette terre ou au Paradis. Prends soin de toi khouya, pense à moi et tout ira bien.

Ce n’était pas signé, et je me suis demandé pendant un moment si ce n’était pas un spam, mais je ne sais pas, j’avais l’impression d’entendre Bassam dans ces lignes, j’étais sûr que c’était lui. Pourquoi un message pareil ? Pour me rassurer ? Il était loin, c’était difficile, où est-ce qu’il avait bien pu aller se fourrer ? En Afghanistan ? Au Mali ? Non, il n’y avait sans doute pas Internet, là-bas. Qui sait peut-être les combattants d’AQMI avaient-ils le wifi dans leurs tentes. Ou alors il m’écrivait depuis une prison secrète. Ou peut-être tout simplement que ces quelques mots n’étaient pas de lui, mais générés automatiquement par une machine, et je me trompais complètement.

J’avoue que j’ai hésité à répondre à cette Cheryl ; je ne l’ai pas fait. J’avais peur ; après tout, s’il m’avait écrit depuis cette boîte bizarre et sans signer son message ce n’était sans doute pas pour rien. Je l’ai imaginé dans son Pays de Ténèbres, avec le Khidr qui portait ses messages jusqu’à moi, ce Pays de Ténèbres où il maniait le sabre, le fusil ou la bombe, enhardi par la prière, avec d’autres combattants, comme lui, le front ceint d’un bandeau, tels qu’on les voit dans les vidéos sur Internet. Mais c’était sans doute bien différent, les montagnes désertiques d’Afghanistan ou les coins les plus perdus du Sahara.

Prends soin de toi, khouya, pense à moi et tout ira bien, c’est cette phrase en tête que je suis parti pour Tunis.

Je n’ai rien raconté à Judit.

Je lui avais pourtant tout expliqué, dans la nuit, dans les premières nuits, Meryem, Bassam, le Cheikh Nouredine, mes mois d’errance, les bastonneurs de libraires et elle avait eu pitié de moi, elle m’avait caressé dans le noir comme on pose le baume magique d’un baiser sur les douleurs d’un enfant qui pleure ; je lui avais confié mes craintes pour l’attentat de Marrakech, elle m’avait avoué qu’elle y avait pensé, elle aussi, quand elle s’était retrouvée nez à nez avec Bassam en sortant de son hôtel. Au départ, disait-elle, j’ai cru qu’il était avec toi, que tu m’avais fait cette surprise, de venir jusqu’à Marrakech avec lui. Et puis j’ai eu un peu peur, il m’a fait peur, il avait l’air extraordinairement nerveux, disait-elle, fébrile, comme s’il était malade. Il regardait tout le temps autour de lui. Je me suis longtemps demandé, ajoutait-elle, si nous avions évoqué le nom de cet hôtel lors de nos conversations à Tanger. C’est possible, mais je ne m’en souviens pas. Tout ça est assez effrayant.

J’étais d’accord, tout cela était un peu effrayant ; je lui avais parlé, par mail, de l’attentat du Café Hafa et je lui ai montré le portrait-robot quand elle est revenue à Tanger. Elle m’a dit tout simplement c’est lui, c’est horrible, il faut faire quelque chose.

C’est lui, c’est atroce, c’est Bassam, il est devenu fou, il faut que tu ailles voir la police pour leur dire.

J’ai essayé de la convaincre, ce n’est pas lui, s’il était à Tanger je le saurais, il aurait repris contact avec moi d’une façon ou d’une autre, et elle s’est un peu calmée.

Nous sommes en train de jouer à nous faire peur, j’ai dit.

Je ne voulais pas l’inquiéter plus en lui disant que j’avais reçu ce mail énigmatique. J’avais envie que Tunis soit parfaite, magique, comme avait été magique Tanger six semaines plus tôt ; je voulais être là pour elle, l’aider dans ses cours, lui parler pendant des heures de grammaire et de littérature arabes, baiser souvent, baiser le plus souvent possible et voir ce qu’il était advenu de la Révolution.

Rien de moins.

Judit est venue me chercher à l’aéroport ; les douaniers tunisiens ressemblaient aux gabelous marocains, gris et mastocs ; ils m’ont engueulé parce que je n’avais pas rempli la fiche de débarquement, dont j’ignorais jusqu’à l’existence, mais m’ont pris en pitié et m’ont laissé revenir sans avoir à refaire la queue.

Judit m’attendait juste à la sortie, j’ai hésité une seconde à la serrer dans mes bras — après tout nous étions dans l’aéroport d’un pays révolutionnaire. J’ai posé ma petite valise, j’ai attrapé Judit par la taille, elle a jeté ses mains autour de mon cou et nous nous sommes embrassés, jusqu’à ce que ce soit elle, un peu gênée, qui mette fin aux effusions.

Je venais de prendre l’avion pour la première fois, et pour la première fois, j’étais à l’étranger. Judit parlait beaucoup, très vite, de Tunis, de ses cours, de la ville, de son logement, de ses camarades ; je la regardais, ses cheveux longs éclaircis par l’été, ses traits fins, précis, une certaine rondeur autour des pommettes ; ses lèvres, que tous ces sons sortant de sa bouche ne laissaient jamais tranquilles.

La nuit tombait.

Judit avait décidé de m’offrir un taxi pour aller en ville ; à notre gauche on apercevait la lagune, le lac de Tunis ; le ciel rougissait encore un peu à l’ouest.

Elle habitait dans un minuscule appartement assez charmant à dix minutes à pied de l’institut où elle prenait ses cours ; en rez-de-chaussée, sur le côté d’un immeuble, deux pièces blanches donnant sur un petit patio tout aussi blanc, carrelé de faïence bleue : une chambre avec un grand matelas à même le sol et un petit bureau, et une cuisine-salon-salle à manger ; le tout ne devait pas mesurer plus de trente mètres carrés, mais les proportions étaient parfaites ; j’avoue avoir pris beaucoup de plaisir à saisir mes Poilus morts chaque matin en regardant l’ombre se réduire dans la cour, puis le soleil de l’été exploser sur les carreaux bleutés ; le soir, quand Judit rentrait, nous arrosions le sol et nous allongions sur les dalles, nus dans la fausse fraîcheur de l’humidité, jusqu’à ce que la nuit tombe.

Le samedi, Judit m’a fait visiter le centre de Tunis et la vieille ville ; la chaleur était moins étouffante qu’on n’aurait pu croire : un peu comme à Tanger, une légère brise soufflait de la mer. La réverbération était pourtant si puissante que la lagune paraissait une immense étendue de sel, d’un blanc éclatant. Le dialecte tunisien était amusant, plus chantant que le marocain ou l’algérien, avec déjà quelque chose d’oriental, me semblait-il. La Médina était un vaste labyrinthe à dévorer les touristes et il fallait se perdre dans les ruelles pour qu’on ne vous hèle plus toutes les deux minutes, mon ami, mon ami, un thé mon ami ? Un tapis, un souvenir ? Et j’étais assez fier, parce qu’en compagnie de Judit, on m’adressait le plus souvent la parole en français.