La veille, jour de mon arrivée, il y avait eu de violents affrontements entre manifestants et policiers devant le palais du gouvernement, place de la Casbah ; tout le quartier avait été bouclé, et le sit-in de jeunes qui demandaient entre autres la démission du ministre de l’Intérieur avait été dispersé à coups de matraques et de gaz lacrymogènes. Les sites internet appelaient à faire revivre la Révolution, dont on sentait bien qu’elle était en train de mourir, ou de se terminer, c’est selon, et les élections, en octobre, ont remis comme il fallait s’y attendre le pouvoir aux mains des Islamistes d’Ennahda. Les jeunes sentaient bien qu’ils allaient se faire voler les fruits de la révolte, et que l’émeute allait accoucher d’un gouvernement des plus conservateurs, pour ne pas dire réactionnaire — certes démocratique, mais on n’allait pas beaucoup plus rigoler que sous Ben Ali. J’imaginais sentir, en parvenant sur la place de la Casbah encore barricadée, encombrée de cars de flics et d’hommes casqués, l’odeur piquante des lacrymos — les larmes acides des révolutionnaires. Les combats de la veille s’étaient étendus à une bonne partie du pays et à Sidi Bouzid, bastion de la contestation, la police avait même tiré à balles réelles — soi-disant pour effrayer la foule, mais un gamin de quatorze ans avait tout de même été tué par un ricochet. D’après ce que je lisais sur Internet, beaucoup de militants pensaient que le rassemblement de vendredi avait été organisé par les Islamistes.
Dans la chaleur de l’été, les Tunisiens se plaignaient plus de l’absence (relative) de touristes que du gouvernement provisoire. Ils s’accrochaient tous à la date du 23 octobre, qui mettrait un terme démocratique, semblait-il, aux gaz et aux coups de gourdin.
Il y avait, pour moi, peut-être parce que j’étais étranger, une certaine tristesse dans cette transition, dans l’après-Révolution, et Tunis semblait comme paralysée, pétrifiée dans la fumée des grenades et la blancheur de l’été.
Je n’étais pas Ibn Batouta : je n’allais pas rencontrer les Ulémas importants, ni écouter les sermons dans les mosquées, même si ça ne m’aurait pas déplu, mais il aurait fallu que j’y aille seul : en Tunisie, ainsi qu’au Maroc, les mosquées sont interdites aux non-musulmans. Comme Judit trouvait cette mesure assez discriminatoire — elle m’assurait qu’au Caire ou à Damas ce n’était pas du tout le cas — j’en ai cherché la cause, et ce sont les Français, plus précisément le premier résident général au Maroc, Lyautey, qui instaurèrent cette loi, qui s’étendit ensuite à tout le Maghreb sous domination française, pour assurer le respect entre les différentes communautés religieuses. J’ignore si c’est bien ou mal, mais il me semblait étrange que les groupes de touristes puissent librement entrer dans la mosquée des Omeyades ou celle d’Al-Azhar et pas à Kairouan ou à la Zitouna, sans parler de Judit qui, sans être musulmane, savait de nombreux passages du Coran par cœur et était tout à fait respectueuse à l’égard de la religion. Par solidarité, je ne suis donc pas entré voir la fameuse cour aux colonnes antiques et les salles de prière de la plus célèbre mosquée du Maghreb, qu’à cela ne tienne. Au fond je n’étais là que pour être avec elle, et la semaine a passé vite ; je trouvais que nos liens étaient chaque jour plus forts, plus intimes, à tel point qu’il serait bientôt très difficile de nous séparer. Nous parlions une langue qui n’appartenait qu’à nous, un mélange d’arabe littéraire, de dialecte marocain et de français ; Judit faisait chaque jour des progrès énormes en arabe. Et effectivement, quand il m’a fallu quitter Tunis, après sept jours de soldats morts, de Casanova — Judit me regardait travailler, par-dessus mon épaule, elle rigolait de mes Poilus et trouvait la langue du Vénitien assez difficile à comprendre — , de séances de piscine du pauvre dans le patio, de promenades à la Goulette, à Carthage et à La Marsa, plus l’heure du départ approchait et plus je me sentais déprimé de rentrer à Tanger, d’autant que cette fois-ci nous n’avions aucune perspective de retrouvailles proches, aucun projet. Judit me promettait qu’elle reviendrait à l’automne, mais elle ignorait quand et comment, elle n’aurait sans doute pas d’argent.
Et puis il a fallu se résoudre au départ.
— C’est à mon tour de venir, j’ai dit en la prenant dans mes bras à l’aéroport de Tunis.
— Ce serait bien…
— Je vais trouver une solution pour aller à Barcelone. Allah karim.
— Sahih. Je t’attends, alors.
— In cha’ Allah.
— In cha’ Allah.
Et je suis reparti, le cœur dans les godasses.
Le retour a été très dur, il a fallu que je mette les bouchées doubles au boulot parce que je n’avais pas réussi à tenir mon rythme de crevés ; je n’avais plus d’argent ; mes colocataires me sortaient par les yeux, ils étaient épuisants de connerie ; je comptais sur le Ramadan pour me remonter le moral, mais le jeûne, dans la chaleur et les longues journées d’été, était pénible et moi-même, au-delà des circonstances, j’avais du mal, dans la solitude, à retrouver le côté festif et spirituel qui aurait rendu supportable la faim et la soif ; je repensais sans cesse au Ramadan précédent, avec Bassam, le Cheikh Nouredine et les compagnons de la Pensée coranique, nos iftar dans le petit restaurant d’à côté, les lectures du Coran jusque tard dans la nuit et le goût d’enfance, le goût familier et familial qu’avait le mois du jeûne et qui me revenait certes maintenant, mais pour me plonger dans une triste mélancolie. Seul, l’iftar n’était qu’un moment de tristesse et même si nous nous efforcions, avec mes terribles compagnons, d’être ensemble, les soupes lyophilisées, les boîtes de sardines ou les nouilles (sans mentionner leurs commentaires) ajoutaient à la tristesse. Puis je me plongeais seul dans mon Coran et mon Ibn Kathir, mais sans réussir à me concentrer, les noms des Poilus et les Mémoires de Casanova me dansaient devant les yeux — j’ai eu beau essayer de rompre le jeûne au restaurant et d’aller à la mosquée écouter les lectures, rien n’y a fait.
Au bout de deux semaines, j’ai arrêté de jeûner, furieux contre moi-même, mais tant pis, mieux valait ne pas faire semblant. Je passais plus de temps au bureau, parce que l’air conditionné était agréable pour travailler : chez moi, même torse nu, je suais sur mon clavier. J’imaginais mes combattants souffrir de la soif en été, dans les tranchées, la boue devait sécher et croûter, c’était saisissant le nombre de ces tués, ils avaient tous un nom, un lieu, parfois je consultais la base de données pour voir ceux qui étaient morts au même endroit, au fur et à mesure de la saisie on apercevait l’étendue de la catastrophe, Verdun, la Somme et le Chemin des Dames arrivaient en tête des massacres, du coup après le travail je regardais des documentaires à propos de la Première Guerre mondiale sur Internet : l’enfer des obus, la vie des tranchées, les décisions militaires terrifiantes de cynisme. Je reconstituais, avec les documents que nous numérisions, la campagne de Belkacem ben Moulloub et de bien d’autres : Journal de marche et d’opérations du 3e régiment de tirailleurs algériens, novembre 1914. 5 novembre 14 : À 1 heure attaque allemande sur le front des sections les plus avancées. Cette attaque a été arrêtée par notre feu. À 6 heures violente attaque allemande sur tout le front du 2e bataillon. Celui-ci a presque brûlé toutes ses cartouches, il se replie mais se cramponne dans les anciennes tranchées le long de la route occupées par lui le 3. Le 3e bataillon s’installe dans ses boyaux de communication face au nord. La 12e compagnie est envoyée en renfort mais ne peut enrayer totalement le mouvement de repli. Lutte ardente toute la journée. Les renforts qui lui sont envoyés arrivent trop tard : l’ennemi a vu le point faible et a attaqué avec des forces très supérieures. Mais l’Allemand n’a pu franchir le canal de l’Yser. 6 novembre 14 : à 5 heures violente fusillade sur toute la ligne accompagnée d’une violente canonnade. Pas de mouvements de troupes. La 9e compagnie a trois tués par des feux d’enfilades, et parmi eux Belkacem, il ne verra pas la fin de la guerre, il ne rentrera pas à Constantine.