J’ai reçu un deuxième message de Bassam, j’étais maintenant absolument sûr qu’il s’agissait bien de lui :
Ramadan karim, Lakhdar khouya ! Ici on souffre, mais on tient bon.
Le mail était envoyé d’une boîte aux lettres tout aussi étrange, mais différente, un Robert Smith ou quelque chose du genre.
Toujours mystérieux.
Parfois, pour me changer les idées, tard le soir, j’allais me baigner sur une des plages de l’autre côté de l’aéroport ; l’Atlantique était froid et agité, c’était agréable, je pensais fort à Judit et je rêvais qu’elle venait me rejoindre à l’improviste, ou que je partais la retrouver. Elle était en vacances quelque part en Espagne avec ses parents, et n’écrivait pas beaucoup, seulement un mot de temps en temps, depuis son téléphone. J’avais peur qu’elle m’abandonne, qu’elle se lasse ou qu’elle rencontre quelqu’un d’autre.
Il fallait que je parte. Tanger me sortait par les yeux.
J’avais décidé d’en parler à M. Bourrelier, il aurait peut-être une idée — après tout, entre amateurs de polars, il faut s’entraider. Je lui ai demandé si par hasard il ne pouvait pas m’obtenir un travail dans son entreprise en France. Il a ouvert de grands yeux : en France ! Mais justement, si on est implantés ici c’est pour que ça coûte moins cher, pas pour envoyer les travailleurs en France ! En plus, elle n’est pas en Espagne, ta copine ? (Il s’était remis à me tutoyer quand nous étions seuls.) J’ai acquiescé, en disant que je ne parlais pas trop bien l’espagnol, et que de toute façon, avec un visa Schengen, on pouvait aller partout.
— Pas de chance, il m’a dit, si vous aviez fait la Révolution au Maroc, vous auriez pu débarquer par milliers à Ceuta ou à Tarifa comme les Tunisiens à Lampedusa. Ensuite Zapatero vous aurait filé des papiers pour vous envoyer vers le nord, en cadeau à Sarkozy, comme Berlusconi… C’est dommage…
Ça le faisait marrer, le salaud.
— Effectivement, ça aurait été une bonne solution. Mais la Révolution est finie ici. La Réforme de la Constitution est adoptée, et les élections vont avoir lieu pour élire un nouveau gouvernement.
— Et tu es content ?
— Je ne sais pas. Tout ce que je veux, c’est être libre de voyager, de gagner de l’argent, de me promener tranquillement avec ma copine, de baiser si j’en ai envie, de prier si j’en ai envie, de pécher si j’en ai envie et de lire des romans policiers si ça me chante sans que personne n’y trouve rien à redire à part Dieu lui-même. Et ça, ça va pas changer tout de suite, j’ai dit.
Il m’a regardé avec un air grave ; tout d’un coup j’ai eu l’impression qu’il me prenait au sérieux.
— Oui, pour ça, c’est pas gagné.
— Tous les jeunes sont comme moi, j’ai ajouté. Je me sentais soudainement en verve. Les Islamistes sont de vieux conservateurs qui nous volent notre religion alors qu’elle devrait appartenir à tous. Ils ne proposent qu’interdictions et répression. La gauche arabe, ce sont de vieux syndicalistes qui sont toujours en retard d’une grève. Qui est-ce qui va me représenter, moi ?
Jean-François avait soudain les yeux ailleurs.
— Tu sais, en France, je ne suis pas sûr qu’on soit mieux lotis sur le plan politique. En plus, avec la crise…
Il a eu l’air de réfléchir un moment.
— Écoute, pour ton projet de voyage, j’ai peut-être une idée. Je ne te promets rien, mais je connais très bien un des directeurs de la Comarit. Ils ont des lignes pour l’Espagne, mais aussi pour la France. Au moins, tu pourrais voir du pays. Ça m’ennuierait de te perdre, mais bon, si ce que tu veux c’est bourlinguer, ici, à part dans les livres, tu ne vas pas voyager beaucoup.
Tous les Tangérois connaissaient la Comarit, une compagnie de navigation, parce que son nom était écrit en grand sur les ferries qui entraient au port en provenance de Tarifa ou d’Algésiras. Je ne voyais pas trop ce que je pouvais faire sur un ferry, je n’avais aucune connaissance de la mer, mais cette conversation m’a redonné espoir. Parler franchement avec M. Bourrelier m’avait fait réaliser qui j’étais : un jeune Marocain de Tanger de vingt ans qui ne désirait que la liberté. J’ai écrit longuement à Judit pour lui raconter cette histoire et les possibilités qui allaient avec, elle m’a répondu presque immédiatement Siiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii ; j’ai senti mon cœur briller.
Cette nuit-là, j’ai été rattrapé par mes cauchemars. J’ai rêvé que je giflais Judit, très fort, que je la battais parce qu’elle était jalouse de Meryem ; je la frappais de toutes mes forces, et elle criait, elle hurlait en se débattant entre deux coups, mais ne s’enfuyait pas — au bout d’un moment je rejoignais Meryem dans sa chambre, je commençais à la caresser, à la déshabiller, je mettais ma main entre ses jambes, c’était tiède, alors je me retournais vers un vieux Cheikh qui était là à côté du lit, et il me disait c’est normal Lakhdar, la mort réchauffe les cadavres au bout d’un certain temps, c’est comme ça, et je disais à mon tour c’est ennuyeux tout ce sang qui sort de là, et il me répondait mais c’est de toi qu’il provient, ce sang, et j’ai regardé ma verge, un liquide rouge s’écoulait de l’urètre, sans discontinuer : plus je m’excitais au contact du corps brûlant de Meryem, au contact de sa dépouille rendue incandescente par la longue mort, plus le sang jaillissait ; j’ai pénétré Meryem, mon sexe se consumait dans le sien ; elle avait toujours les yeux clos. Judit avait remplacé le Cheikh sur le côté du lit : elle disait oui, oui, comme ça, c’est bien, tu vois, tu la remplis, c’est bon, regarde, et effectivement le sang sortait des lèvres immobiles de Meryem, débordait par ses narines sur ses dents blanches, j’étais effrayé mais je ne pouvais pas m’arrêter, j’allais et venais en elle dans une tiédeur collante.
Je me suis réveillé le bas-ventre poisseux de semence, le cœur à cent à l’heure.
Je me suis dit que j’étais fou, atteint d’une terrible maladie mentale ; je me suis recroquevillé dans la nuit comme un clébard, en gémissant d’angoisse.
II
BARZAKH
Pour toute trace matérielle de mon enfance, il me reste les deux photos que j’ai toujours gardées dans mon portefeuille, une de Meryem petite, en vacances au village, assise contre un arbre, et une autre de ma mère avec ma petite sœur Nour dans ses bras. Rien de plus. Je me suis longtemps demandé ce qui se serait produit si, au lieu de fuir toujours plus loin, au lieu d’essayer d’échapper aux conséquences de mes actes j’étais retourné chez mes parents, si j’avais insisté, si j’avais essayé de m’imposer coûte que coûte, de faire pénitence, d’accepter tous les châtiments, toutes les humiliations, je me suis longtemps demandé s’ils auraient fini par me reprendre, si j’aurais pu retrouver une place auprès d’eux. Très certainement la question ne se pose pas, il faut accepter les voyages, qui sont l’autre nom du Destin. Comme ces soldats de 1914, partis de leurs villages ou de leurs douars sans savoir ce qui les attendait, le 21 septembre 2011 je grimpais sur le ferry Ibn Batouta de la compagnie Comanav-Comarit au port de Tanger Méditerranée pour ma première traversée du Détroit en direction d’Algésiras, en tant que serveur au bar et homme à tout faire, enfin surtout homme à tout faire. Mousse, quoi. Le nom du navire, Ibn Batouta, me semblait un Signe, un bon présage. L’équipage regardait d’un drôle d’œil ce pistonné qui n’avait jamais mis un pied sur l’eau, mais bon, pensais-je, le tout serait de se faire accepter petit à petit. J’essayais d’être serviable et de répondre avec gentillesse aux regards de mépris, ce qui risquait de me faire passer pour un faible ou un imbécile mais qu’à cela ne tienne, j’étais sur la mer, en route pour l’Espagne. Évidemment, je n’avais pas de visa pour sortir du port d’Algésiras ; pour le moment je devais faire des allers-retours, des ronds dans le Détroit, mais qui finiraient bien par me permettre de débarquer un jour ou l’autre.