Выбрать главу

Les flics du port d’Algésiras devaient partager ma façon de voir, parce qu’ils se méfiaient de nous comme de la peste ; ils nous soupçonnaient d’essayer de les rouler, de faire de la contrebande, de laisser passer des clandestins. Enfin, je dis nous, mais je devrais plutôt parler des vieux marins du bateau : moi, ils se contentaient de me mépriser. Lorsque nous arrivions à quai, nous commencions le débarquement ; j’étais alors sur le sol de l’Europe, et cette sensation était étrange, au début — avant que les grillages et les baraques de la Douane dans mon dos ne me fassent comprendre qu’en réalité je n’étais nulle part.

À la fin octobre, alors que les Tunisiens venaient de porter démocratiquement les Islamistes d’Ennahda au pouvoir et que les Espagnols se préparaient à élire les catholiques du Parti populaire, tout comme les Marocains, à peu près au même moment, étaient sur le point d’aller aux urnes, j’ai commencé à me lasser de ces allers-retours stériles sur le Détroit. Mon salaire tardait à arriver, on ne me payait pas, mes économies se réduisaient à pas grand-chose ; le boulot était assez fatigant et monotone. Je m’étais certes fait un ami au sein de l’équipage, Saadi, un vieux marin d’une soixantaine d’années qui avait navigué sur toutes les mers du globe, et était en préretraite dans le Détroit. Il me racontait des histoires inouïes, des récits dignes des romans d’aventures, et je feignais de les croire ; en tout cas, ça faisait passer le temps.

Je n’avais plus trop l’occasion de poursuivre ma carrière de poète : je rentrais trop crevé à la maison pour me mettre à écrire et même lire devenait une activité du dimanche, quand je ne travaillais pas. Mon appartement était très loin du port de Tanger Méditerranée et il me fallait trois bons quarts d’heure de bus pour aller au boulot ou en revenir. Enfin bref, je me demandais si je n’avais pas fait une énorme connerie de quitter M. Bourrelier et les soldats morts. Même ma correspondance avec Judit n’était plus aussi suivie. Je pensais à elle, très souvent même ; les premiers temps, je profitais de l’escale d’Algésiras pour envoyer une lettre manuscrite à Barcelone — Je t’écris depuis l’Andalousie — mais très vite, nous nous sommes rendu compte que ces missives et ces cartes postales mettaient au moins autant de temps à lui parvenir que si je les avais expédiées de Tanger. Judit s’investissait de plus en plus dans la contestation anti-système, comme elle disait ; elle avait rejoint un groupe de réflexion lié au mouvement des Indignés, ils préparaient plusieurs actions d’envergure pour après les élections. Ce qu’elle décrivait de la situation en Catalogne était assez effrayant ; la droite nationaliste au pouvoir détruisait systématiquement, disait-elle, tous les services publics, l’Université en tête : on supprimait des matières, les enseignants voyaient leur salaire se réduire de trimestre en trimestre. Elle était inquiète : déjà que la qualité n’est pas extraordinaire, on se demande ce que ça va devenir, disait-elle. Elle était à la croisée des chemins, en dernière année avant son diplôme, et il lui faudrait choisir une orientation, un master sans doute, ou un long séjour dans le Monde arabe ; elle hésitait à essayer de devenir interprète, enfin bref, elle était un peu perdue, et donc de plus en plus indignée.

J’avais reçu un ou deux mails de Bassam, toujours aussi énigmatiques, envoyés chaque fois de boîtes différentes. Il ne demandait pas de mes nouvelles ; il ne me donnait pas des siennes ; il se plaignait juste de la difficulté de l’existence et citait des versets coraniques. Un jour, la Sourate de la Victoire : Quand viendra la victoire de Dieu et la Conquête, etc. ; un autre la sourate du Butin : Et ton Seigneur révéla aux Anges : “Je suis avec vous : affermissez les croyants. Je vais jeter l’effroi dans les cœurs des impies. Frappez donc au-dessus des nuques.”

L’attentat du Café Hafa n’avait pas été revendiqué et l’on n’en parlait plus dans les journaux. Seules les élections retenaient l’attention de la presse, les élections en Tunisie, au Maroc, en Espagne, on avait l’impression qu’une vague de démocratie déferlait sur notre coin du monde.

J’étais suspendu, j’habitais le Détroit ; je n’étais plus ici et pas encore là-bas, éternellement sur le départ, dans le barzakh, entre la vie et la mort.

Mes cauchemars étaient récurrents et me pourrissaient la vie ; soit je rêvais de Meryem et des fleuves de sang, soit de Bassam et du Cheikh Nouredine ; je voyais des attentats, des explosions, des combats, des massacres à l’arme blanche. Je me souviens, une nuit particulièrement horrible j’ai rêvé que Bassam, le regard vide, un bandeau sur le front, égorgeait Judit comme un mouton, en la tenant par les cheveux. Cette scène atroce m’a hanté plusieurs jours.

Quand j’avais le temps, j’essayais de prier à heures régulières, pour me reposer l’esprit ; je recouvrais un peu de calme dans les prosternations rituelles et la récitation. Dieu était clément, il me consolait un peu.

Il fallait que je trouve un moyen de reconstituer mon stock de polars, le seul qui me restait était le cadeau de départ de Jean-François : un exemplaire de Morgue pleine, de Manchette, qu’il m’avait offert parce qu’il l’avait en double. C’était un bon livre, un très bon même, écrit à la première personne, l’histoire d’un ex-gendarme appelé Eugène Tarpon devenu détective privé sans boulot, buveur de Ricard qui a comme seule perspective de retourner vivre chez sa mère au fin fond de la France. Assez désespérément drôle, ça me changeait les idées.

Judit n’avait pas d’argent pour venir me rendre visite ; je n’avais pas de visa pour prendre le bus à Algésiras et monter la voir. Je ne pouvais que regarder l’Espagne derrière les grilles de la Douane, comme des centaines de types dans mon genre regardaient les barbelés autour de Ceuta ou Melilla ; la seule différence étant que j’étais sur le continent. J’ai longtemps imaginé me planquer dans un camion ou essayer de passer en douce dans la file de bagnoles, et j’aurais sans doute pu y parvenir, mais à quoi bon. L’énergie commençait à me manquer. La force que m’avait donnée la présence de Judit, le corps de Judit à Tunis s’estompait peu à peu. Je me contentais de laisser passer les jours, de naviguer, sans grand espoir, prêt à passer l’éternité entre les deux rives de la Méditerranée.

C’est arrivé en janvier. Un coup du Destin, un de plus ; alors que nous n’avions pas touché un centime de nos salaires depuis septembre, que je finissais par désespérer, par envisager très sérieusement de rempiler chez les Poilus morts, que Judit ne me donnait presque plus de nouvelles, répondait très laconiquement à mes messages et que je commençais à soupçonner qu’elle avait rencontré quelqu’un d’autre, un soir, alors que nous étions arrivés à Algésiras le matin comme d’habitude et avions attendu toute la journée l’ordre d’appareiller sans comprendre pourquoi nous ne partions pas, le capitaine nous a convoqués. Nous étions trente-deux dans la cafétéria. Il faisait une drôle de tête, surpris, peut-être, ou abattu, ou les deux à la fois. Il n’y est pas allé par quatre chemins. Il a dit les gars, les bateaux sont saisis par la justice espagnole. On ne peut pas bouger d’ici jusqu’à nouvel ordre. La compagnie doit des millions d’euros de carburant et de droits portuaires. Voilà. Il a levé les yeux vers la salle. Tout le monde a commencé à parler en même temps. Il a répondu aux questions les plus proches. Oui, vous pouvez rentrer à Tanger sur un ferry de la concurrence, ils vous prendront, bien sûr. Mais ce sera considéré comme un abandon de poste, une rupture de contrat et vous perdrez tous vos droits sur vos salaires impayés en cas de vente des navires. Enfin c’est ce que j’ai cru comprendre.