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Ça paraissait complètement absurde. On était bloqués dans le port d’Algésiras. Bon, moi, je vais rentrer, j’ai pensé. Retrouver M. Bourrelier et la guerre de 14, que je n’aurais jamais dû quitter.

Le capitaine continuait à répondre aux questions.

— Par chance les réservoirs sont pleins, on a du carburant pour l’électricité et le chauffage pour un bon bout de temps. On devrait pouvoir se débrouiller aussi pour ne pas mourir de faim. Au pire on se fera ravitailler depuis Tanger par les collègues.

— Moi je suis obligé de rester, oui. Mais vous… C’est comme vous voulez.

— Deux semaines, peut-être. Peut-être moins. Il suffirait que la compagnie paye une partie de l’ardoise pour que la saisie soit levée.

— C’est pas la place qui manque, hein. On a toutes les cabines… Doit même y avoir des draps et des couvertures en rab.

— Je ne sais pas, on peut jouer aux charades. Si on était dans la marine militaire, on en profiterait pour repeindre la coque.

Il s’est mis à se marrer. Il y avait plusieurs types qui rigolaient, d’ailleurs. Mais aussi d’autres qui trouvaient ça beaucoup moins drôle. Ceux qui avaient femmes et enfants à Tanger, par exemple. C’était une étrange sensation que d’être coincés ici à dix milles de chez nous : moins d’une heure de vélo en terrain plat.

Le lendemain, la nouvelle était dans le journal local, que nous ont apporté les dockers espagnols :

Un nuevo drama laboral en el sector marítimo recala en el puerto de Algeciras. Un total de 104 marineros, los que componen la tripulación de los buques Ibn Batouta, Banasa, Al-Mansour y Boughaz, afrontan una situación muy precaria, abandonados a su suerte por la naviera marroquí Comarit, que se encuentra en graves problemas económicos que están motivando un drama social que salpica también a otros puertos del Mediterráneo.

Il y avait une photo de l’Ibn Batouta ; on y voyait quelques marins sur le pont, dont moi. C’était la première fois que j’étais dans le journal, j’aurais voulu passer le lien à Judit par Internet, mais évidemment nous n’avions pas de connexion. Je lui ai envoyé un SMS pour la prévenir, elle m’a répondu presque immédiatement Ça alors ! Incroyable ! Tiens-moi au courant !

J’ai imaginé un temps qu’elle prenne un bus et vienne me voir, après tout elle pouvait entrer dans la zone sous douane sans aucune difficulté. J’ai rêvé d’être le dernier marin sur l’Ibn Batouta — nous aurions eu le bateau pour nous, j’aurais aménagé la plus belle cabine et nous aurions passé des vacances de songe, une magnifique croisière immobile, à regarder les conteneurs valser sous les grues et le va-et-vient des transbordeurs.

Mais bon, il y avait tout de même une bonne trentaine de marins entre moi et mes rêves. Je ne me voyais pas trop dire au capitaine ou à Saadi “Il me faudrait une cabine double, j’ai invité ma copine à passer quelques jours avec nous”, comme si notre ferry était une maison de campagne. Nous recevions quelques visites — des journalistes ou des dockers, principalement — mais personne ne restait dormir, bien sûr.

Le temps passait très lentement. Le matin j’allais me promener un peu sur le port, dans la Zone ; je saluais les Espagnols qui travaillaient là, souvent ils m’offraient un café et on bavardait cinq minutes ; ils me demandaient alors, quelles nouvelles, et je répondais invariablement rien de neuf pour le moment. Ils me disaient c’est dingue, qué locura, ils pourraient au moins te donner un visa pour aller faire un tour en ville, je répondais toujours, ah oui, no estaría mal, en espérant sans y croire que l’un d’eux prenne un jour l’initiative d’aller parlementer avec les flics de la Policía nacional. Qu’ils vous envoient des oranges de chez vous, c’est la saison, disait l’un, qui venait de décharger un vraquier d’agrumes, et il rigolait, aussitôt grondé par un autre, plus solidaire, qui disait ça doit pas être drôle, quand même, mets-toi à leur place, si on était bloqués dans le port de Tanger, ce serait pas franchement marrant.

Après le café je poursuivais mon tour des docks, j’enregistrais mentalement les mouvements des navires, il y avait des bateaux pour tout, de formes différentes selon leur contenu ; des volaillers qui transportaient des milliers de poules caquetantes dans des cages ; des bâtiments chargés de bananes et d’ananas qui sentaient si fort qu’on avait l’impression de plonger la tête dans un jus de fruits ; des réfrigérés regorgeant de produits congelés dans des conteneurs spéciaux ; des barges immenses alourdies de rails de chemin de fer, de sable ou de béton ; des céréaliers comme des silos flottants et des porte-conteneurs modernes, vrais immeubles multicolores de dix étages. Certains venaient de très loin via Suez ou l’Atlantique, d’autres de Marseille, du Havre ou d’Europe du Nord ; ils restaient rarement à quai plus de quelques heures. Quelques-uns étaient neufs ou fraîchement repeints, d’autres charriaient, en plus de leur cargaison, des tonnes de rouille et on se demandait par quel miracle ils ne se brisaient pas à la première vague.

Puis je retrouvais l’Ibn Batouta, il y avait toujours une corvée à effectuer, ménage, lavage de pont, lessive, épluchage de patates ; on ne repeignait pas encore la coque, comme disait le capitaine, mais on s’emmerdait tellement ferme que si une bonne âme nous avait donné de la peinture, je crois qu’on s’y serait mis. Je découvrais la vie à bord — à quai, plutôt.

La plaie de la marine, c’est les cafards. Ce sont les vrais propriétaires du bateau. Il y en a partout, par milliers, à tous les étages ; ils sortent la nuit, à tel point qu’il ne vaut mieux pas se réveiller à trois heures du matin et allumer la lumière : on en découvre toujours trois ou quatre, un ou deux sur sa couverture, un sur le mur et un tranquillement installé sur le front de son voisin, sur la couchette d’en face, et on imagine qu’ils agissent de même avec vous lorsque vous dormez, qu’ils se promènent doucement sur vos paupières closes, ce qui me terrifiait au début, me faisait frémir d’horreur — au bout du compte on s’habitue. Les blattes viennent des ponts inférieurs, de la chaleur des machines ; c’est là qu’elles sont le plus nombreuses, et les diésélistes vivent avec elles. J’ignore de quoi elles peuvent bien se nourrir, je suppose qu’elles se servent dans nos réserves et bouffent dans nos assiettes. Toute tentative d’éradication est paraît-il vouée à l’échec : dès qu’un bateau est contaminé par le cafard, c’est foutu, il n’y a rien à faire. On avait beau lessiver le pont et les coursives à la Javel et poser des pièges dans nos cabines, on en retrouvait toujours. Saadi me racontait qu’on pouvait les apprivoiser, un peu comme des oiseaux. Il avouait qu’autrefois, la nuit, sur son cargo, pendant les longues heures de son quart, il leur parlait.

Saadi m’avait pour ainsi dire adopté : nous partagions une cabine, et dans le long ennui des soirées à bord, sa compagnie était magique. Il était diéséliste ; c’était lui qui bichonnait les deux moteurs Crossley du bord. L’écouter, c’était comme parcourir un livre infini dont on ne se lasserait jamais, car son contenu était vaste et chaque fois légèrement différent. Il me parlait des mers du Sud, des îles Sous-le-Vent, qui sont, que Dieu me pardonne, disait-il, la version terrestre du Paradis — les hommes qui les ont vues gardent toujours dans leur cœur cette blessure et n’ont de cesse d’y retourner. Il connaissait aussi les grands ports de la mer de Chine, Hong Kong, Macao, Manille. Singapour est la cité la plus propre du monde ; Bangkok la plus bruyante, la plus troublante aussi. Il me racontait l’alignement interminable des bordels et des boîtes à strip-tease de Patpong, où vont les Américains par centaines ; beaucoup font le voyage exprès, à croire qu’il n’y a pas de putains aux États-Unis.