Il avait vu Célèbes à la forme d’un chat, Java et Bornéo, la longue Malaisie et le détroit de Malacca, où les bateaux sont si nombreux qu’ils y font la queue comme des voitures dans un embouteillage.
Il me parlait des vaches de Bombay, que n’importe qui peut traire dans la rue pour mettre du lait directement dans sa tasse de thé et du port de Karachi, la ville la plus dangereuse de la planète, disait-il, tu n’y survivrais pas une journée. C’est le royaume de la contrebande, de la drogue, des armes. La douane n’existe pas, là-bas. Tout se paye en bouteilles de whisky. Les putains de Karachi sont si maltraitées qu’elles ont toutes des cicatrices, des bleus, des brûlures de cigarettes.
Saadi avait traversé je ne sais combien de fois le canal de Suez, franchi l’équateur pour se rendre au Brésil, en Argentine, en Afrique du Sud. Il avait vu des tempêtes si violentes qu’un immense cargo pouvait y danser comme une barcasse de pêcheurs et où tout le monde était malade, tout le monde, même le pilote qui barrait avec un seau à portée de bouche pour pouvoir dégobiller sans lâcher les commandes ; il avait vu des marins mourir en mer, tomber à l’eau et disparaître dans l’immensité tourbillonnante ou bien crever d’une fièvre, d’une subite tristesse sans qu’on puisse rejoindre à temps la terre ferme pour les soigner : on balançait alors le corps à la flotte, ou on pliait le cadavre pour le tasser dans un congélateur, selon le bon vouloir du capitaine ; il avait vu des marins ivrognes qui ne pouvaient naviguer que la bouteille à la main, des matelots se battre à coups de couteau pour une fille ou un mot de travers et même des pirates, dans le golfe d’Aden, arraisonner son navire puis l’abandonner après une bataille rangée contre une frégate militaire, alors que tout l’équipage était enfermé à fond de cale. Mais étrangement, les endroits dont il parlait avec le plus d’émotion, c’était Anvers, Rotterdam et Hambourg, il aimait les ports du Nord, immenses, actifs, sérieux, qui jouxtaient de grandes villes où il y avait tout le confort moderne, le métro, des bordels de grand luxe, des vitrines, des supermarchés, des bars de toutes catégories, où la bière était bon marché et où l’on pouvait se promener sans craindre un coup de couteau dans le dos comme à Karachi.
Imagine des dizaines de kilomètres de docks, disait-il, des bassins de plus de vingt mètres de profondeur où les plus grands bateaux du monde peuvent accoster — des bateaux de haute mer, qui ne voient normalement jamais aucun port : avec nos conteneurs, nous on avait l’air d’être des barques, des plaisanciers à côté de ces mastodontes quand on les croisait dans les chenaux. Et les villes, ah fils, malheureusement on ne restait jamais bien longtemps, mais tu n’as jamais vu autant de tours, d’édifices de toutes sortes, de toutes les couleurs comme à Rotterdam, par exemple. Jamais vu autant d’immigrants, de toutes les nationalités possibles. C’est bien simple, je ne suis pas sûr d’avoir croisé plus d’un ou deux Hollandais. Il y avait un bordel rempli uniquement de Thaïlandaises, par exemple. J’ai même appris récemment que le maire de Rotterdam est marocain. C’est pour te dire à quel point ils respectent les étrangers, là-haut. Un peu comme dans le Golfe, j’ai dit. Ça l’a fait marrer. Petit con. Je vois que tu m’écoutes : Rotterdam et Doha, rien à voir, imbécile ! Et Hambourg ! À Hambourg il y a des supermarchés à putes et des lacs au milieu de la ville. À Anvers, dans le centre, tu as l’impression d’être au Moyen Âge. Mais pas un Moyen Âge crasseux comme la Médina de Marrakech ou de Tanger, non, un Moyen Âge élégant, ordonné, avec des places magnifiques et des bâtiments à couper le souffle.
— Alors ce serait plutôt la Renaissance, j’ai dit, pour faire le malin, pour montrer que moi aussi je connaissais des choses.
— Qu’est-ce que ça peut foutre ? Je t’assure que tu n’as jamais vu des ports comme Anvers, Rotterdam et Hambourg. Rotterdam a été complètement détruite pendant la guerre et regarde-la aujourd’hui. Chez nous, il faut deux ans pour reboucher un trou dans une avenue, imagine le nombre de siècles nécessaires pour reconstruire Tanger si jamais elle était bombardée, à Dieu ne plaise.
Saadi avait passé trente années en mer, sur une dizaine de bâtiments différents, et depuis quatre ans, il arpentait le Détroit à bord de l’Ibn Batouta. Saadi était divorcé et remarié avec une toute jeune femme qui venait de lui donner un fils dont il était très fier.
— C’est pour ça que tu n’es pas resté quelque part en Europe ? À cause de la famille ?
— Non, fils, non. C’est parce que quand tu passes des mois et des mois sur une barcasse d’acier, tu n’aspires qu’à retrouver ton fauteuil, ton chez-toi. L’Europe c’est bien, c’est beau, c’est agréable d’y être en escale. Mais Tanger, ce n’est pas pareil, c’est ma ville.
Moi mon expérience dans la marine venait de se solder par ce naufrage au fond du port d’Algésiras, pas très glorieux — j’ai demandé à Saadi s’il avait déjà vu un cas semblable, de bateaux coincés au fond d’un port. Il m’a raconté qu’à Barcelone, un cargo ukrainien avait été abandonné par son armateur, incapable de payer la carène et les réparations : tout l’équipage était parti sauf un matelot, qui restait pour toucher le produit de la vente du navire et rapporter l’argent à ses camarades. L’Ukrainien est resté plus de deux ans seul sur son rafiot, disait Saadi, à vivre de la charité et des quelques billets que l’ancien équipage lui envoyait d’Odessa. Tout le monde le connaissait dans le port ; c’était un vrai héros. À ce moment-là nous faisions une ligne Le Pirée — Beyrouth — Larnaca — Alexandrie — Tunis — Gênes — Barcelone, on appelait ça faire l’autobus. Je voyais l’Ukrainien toutes les deux semaines. C’était un sacré bonhomme, avec une volonté incroyable. Chaque jour il allait emmerder les bureaux d’armateurs et les autorités du port pour trouver un acheteur pour son tas de rouille et éviter la vente aux enchères, où il aurait presque tout perdu — et crois-moi Lakhdar, un vieux cargo, même plus ou moins réparé, ça ne se vend pas comme une 205. Je lui donnais un coup de main pour faire tourner ses diesels ; je me souviens, c’étaient de magnifiques modèles soviétiques, de vraies horloges, même avec leurs dizaines de milliers d’heures au compteur, ils auraient pu faire le tour du monde. La barcasse était en mauvais état, c’est sûr, il aurait fallu changer l’axe de l’hélice et refaire une partie du système électrique, mais quelqu’un allait bien finir par la racheter, c’était juste une question de temps. Alors l’Ukrainien attendait. Il avait toute une série de combines pour subsister. Comme il était là à plein temps, il connaissait tous les dockers, tous les types de la capitainerie, il jouait aux cartes avec eux, organisait de petits trafics avec les bateaux de passage, des cigarettes, de l’alcool et même des boîtes de caviar russe qu’il revendait à un épicier de luxe du haut de la ville. Un chouette gars. Il fréquentait toujours le même bordel et a fini par épouser une prostituée colombienne — un jour quand on a accosté comme d’habitude à Barcelone, le bateau n’était plus là. Il avait été vendu à une compagnie grecque. Il navigue encore, d’ailleurs, ce rafiot, je l’ai croisé il n’y a pas si longtemps. Le type a organisé une fiesta de tous les diables pour fêter son départ ; il a invité des dizaines de connaissances dans une boîte pourrie et c’était une bringue extraordinaire, crois-moi, légendaire, les amies de la mariée dansaient à moitié nues, tout le monde a fini ivre mort — à la fin de la soirée, complètement saoul, il nous a annoncé solennellement qu’il partait s’installer avec sa femme à Bogotá, grâce aux quelques millions de pesetas que lui avait rapportées la vente du bateau ; il abandonnait à Odessa fiancée et camarades ; il partait en Amérique, loin dans les terres, avec sa belle mulâtresse.