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Les mauvaises langues ajoutaient qu’il avait le projet de se lancer dans la contrebande avec le pognon.

Plus tard on a su qu’il avait été abattu d’une balle dans la tête en pleine rue à Barranquilla, sans que les rumeurs ne précisent si la vengeance des marins d’Odessa l’avait rattrapé, si un trafiquant colombien lui avait réglé son compte ou s’il avait été tout simplement victime de la guigne.

C’est la seule histoire que je connaisse de quelqu’un qui soit resté aussi longtemps dans un port à part nous, fils.

C’était rassurant.

Les histoires de Saadi avaient toujours un côté noir, tragique, sans que je réussisse à savoir si c’était l’aspect le plus sombre de sa personnalité ou si, réellement, la vie des marins comportait cette face obscure — nous, nous étions une centaine de matelots coincés à Algésiras, sur quatre ferries ; je doutais que l’un d’entre nous parvienne à s’enfuir en Colombie ou au Venezuela avec le moindre sou : les nouvelles étaient mauvaises ; la compagnie de navigation avait une dette gigantesque, en Espagne, en France, au Maroc ; nous ne reverrions sans doute jamais nos salaires perdus. Au bout d’un mois d’attente, démoralisés, morts de froid et d’ennui, alors que personne ne paraissait s’intéresser à notre sort de naufragés économiques, nous avons eu l’idée de nous adresser à la presse, pour attirer l’attention de l’opinion publique. Le syndicat des dockers nous a donné un coup de main. Il y eut plusieurs articles dans les journaux :

Comme leurs confrères bloqués à Sète, les marins de la Comanav-Comarit à Algésiras connaissent des moments difficiles. La ligne Tanger-Algésiras n’est plus desservie par la compagnie depuis début janvier. Bloqués à Algésiras, les marins voient se dégrader davantage leur situation au fil des jours. Manque de vivres et de combustible, pas de salaires depuis plusieurs mois, non-versement des cotisations sociales…

Cependant, contrairement aux hommes de mer actuellement au port français, les marins à Algésiras s’adressent aux médias. Ils ont tenu une conférence de presse récemment avec le soutien des Espagnols. Ils en ont assez et veulent rentrer chez eux. Ce sont des hommes qui ont généralement laissé femmes et enfants au Maroc. Ces derniers vivent, parfois, dans des conditions déplorables.

Une centaine de marins sont ainsi au port d’Algésiras où quatre ferries au total sont stationnés : le Banasa, le Boughaz, l’Al-Mansour et l’Ibn Batouta, mis sous saisie conservatoire en janvier dernier pour des raisons d’impayés.

Rien n’y a fait. Tout ce que nous avons réussi à obtenir, c’est une visite de plus de Mme le Consul.

Ce qui me désespérait plus que tout, c’était l’absence d’Internet. Mon ordinateur était resté à Tanger, dans ma chambre ; il y avait bien un “parloir” dans le port avec des cabines téléphoniques et deux ordinateurs, mais il fallait payer, et l’argent nous faisait défaut. Je ne pouvais pas retirer de fric à l’étranger depuis mon compte à Tanger. Le crédit de ma carte de téléphone s’était épuisé en SMS à Judit. C’était la misère. Une association caritative espagnole nous avait apporté des vêtements ; j’avais touché deux jeans rapiécés, des chemises trop grandes, un pull à rayures et une vieille parka kaki doublée de laine synthétique.

Judit semblait s’être complètement désintéressée de moi. En y repensant, les six derniers mois avaient distendu nos relations ; nous nous écrivions moins souvent, nous nous parlions moins au téléphone, et maintenant, enfermé dans le port d’Algésiras, je n’avais presque plus de nouvelles d’elle, ce qui me plongeait dans une tristesse mélancolique. Je racontais mes déboires à Saadi, qui compatissait tout en m’encourageant à l’oublier ; tu as vingt ans, il disait, tu en aimeras d’autres. Il me parlait des putains, des bordels du monde entier, où il avait trouvé du plaisir et de la compagnie, une famille immense éparpillée aux quatre coins de la terre. Il se souvenait des prénoms de toutes les filles qu’il fréquentait. Il me disait tu sais, quand on fait la même route, on repasse régulièrement dans les mêmes ports, alors on retrouve les mêmes claques, les mêmes putains, les mêmes clients. On prend des nouvelles d’un tel ou d’un tel qui sont passés la semaine précédente ; on boit des petits verres, on joue aux cartes — ce n’est pas juste tirer un coup. C’est du temps libre.

J’avoue que dans ma solitude miséreuse, j’ai rêvé en l’écoutant d’avoir mes habitudes dans un boxon amical, où des filles m’aimeraient et une mère maquerelle au grand cœur prendrait soin de moi — puis je repensais à Zahra, la petite pute de Tanger que je n’avais pas osé toucher, et ces rêves s’évanouissaient, comme tous les autres. Il ne doit pas y avoir plus d’amour dans les bordels que de poils au con d’une putain marocaine.

Saadi était un peu comme un grand frère ou un père, il s’inquiétait pour moi, me posait des questions ; je lui racontais ma vie, et il s’exclamait oh là là, ben dis donc, Lakhdar mon fils, tu as bien morflé quand même ; il plaignait mon père, disait-il, d’avoir si peu de cœur ; il partageait mes doutes quant à Bassam et au Cheikh Nouredine. Il disait à voix basse si tu veux mon avis, tout ça c’est la faute de la religion, que Dieu me pardonne. S’il n’y avait pas la religion, les gens seraient bien plus heureux.

Il comprenait que j’aie envie d’émigrer, de quitter Tanger — il me disait juste avec ce rafiot, tu n’as pas vraiment choisi le bon moyen.

Plus les jours passaient et plus je me disais tant pis, je pars à Barcelone, je trouve un moyen pour quitter le port, et advienne que pourra. Et quelques heures plus tard je pensais tant pis, je rentre à Tanger retrouver M. Bourrelier.

Le plus pénible était de ne rien avoir à bouquiner, à part le journal à la cafétéria du port ; je ne pouvais pas relire en boucle Morgue pleine. J’avais récupéré un Coran minuscule qu’une bonne âme m’avait donné, je m’esquintais les yeux dessus pour apprendre par cœur quelques sourates, celle de Joseph, celle des Gens de la Caverne, c’était un bon exercice.

Un apprentissage de la prison.

Nous n’avions commis aucun crime, l’armateur l’avait commis pour nous, mais nous étions en taule. Il y avait bientôt deux mois que je n’avais pas payé mon loyer, je me demandais si je n’allais pas trouver mes valises devant la porte ou plutôt dans les poubelles en rentrant. Si je rentrais.

Le silence de Judit finissait par me rendre cinglé. Février était glacial ; un vent gelé s’engouffrait dans le Détroit, la mer était invariablement vert-de-gris et parcourue d’écume. Tous mes camarades étaient déprimés. Même Saadi faisait grise mine, sa barbe blanchissait, il ne se rasait plus. Il passait le plus clair de son temps à dormir.

— On ne peut pas rester comme ça jusqu’au jour du Jugement, j’ai dit.