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Il a sursauté sur sa couchette, s’est redressé.

— Non, c’est vrai, petit, on ne peut pas. Enfin toi tu ne peux pas. Moi, tu sais, je pourrais rester comme ça jusqu’à la retraite. Ils finiront bien par trouver une solution. C’est encombrant, une centaine de marins et quatre ferries immobilisés dans un port.

— Ta femme ne te manque pas ? Tu n’as pas envie de rentrer chez toi ?

— Tu sais j’ai passé les neuf dixièmes de ma vie loin de chez moi. Ça ne change pas grand-chose. J’ai l’habitude.

— J’ai l’impression d’être en taule. Je n’en peux plus. Je vais devenir fou, ici, à tourner en rond entre les bateaux et à faire le ménage.

Il m’a regardé avec un air un peu attendri.

— Je te vois bien devenir fou, oui. C’est une possibilité à ne pas négliger. Je me souviens dans le temps quand je naviguais sur le Kairouan, un des matelots est devenu fou. Il ne pouvait plus quitter la passerelle ou le pont. Il était impossible de le faire rentrer dans les coursives ou descendre aux machines, impossible. Il était soudainement terriblement claustrophobe. On a décidé de ne rien remarquer, on ne s’occupait pas de lui, on faisait son boulot à sa place. En attendant qu’il guérisse, tu vois ? Et puis ça a empiré : il s’est recroquevillé en boule dans un coin du pont. Il était dehors, assis, tout le temps trempé par les embruns, la pluie. On lui avait installé de force un ciré sur les épaules. Le capitaine a commencé à s’en inquiéter, il a dit mais il est complètement cinglé, celui-là, il va attraper une pneumonie, il faut faire quelque chose, descendez-le à l’infirmerie. On a répondu que ce n’était peut-être pas une bonne idée de l’enfermer, rapport à la claustrophobie subite, mais les officiers n’ont rien voulu savoir. Il a fallu s’y mettre à cinq costauds pour le transporter, il se laissait pas faire, il s’arc-boutait contre les tuyauteries, s’accrochait désespérément aux portes. Finalement on a réussi à le faire entrer, il hurlait de frayeur quand on a fermé la lourde, il a tapé du poing pendant des heures en suppliant qu’on lui ouvre, ça faisait mal au cœur ; j’ai vu plusieurs bonshommes avoir la larme à l’œil en l’entendant et finalement le capitaine a ordonné qu’on le libère immédiatement. Quand on est entrés ce n’était plus qu’une boule de nerfs gémissante, il s’était pissé dessus, il tremblait comme un épileptique. On l’a pris doucement pour le ramener au grand air, mais c’était trop tard, il était totalement brisé : dès qu’on l’a lâché il a enjambé le bastingage et s’est balancé à la flotte — on n’a pas pu le récupérer.

— Quelle horrible histoire. J’espère ne pas devenir fou comme ça. En même temps si je me balance dans le port, j’en serai quitte pour sentir le mazout jusqu’à la fin de mes jours, mais pas grand-chose de plus.

Il me regardait en rigolant du haut de sa couchette.

— Fils, je crois qu’effectivement il est temps que tu mettes les bouts.

Ça a pris plus de temps que prévu pour organiser “mon évasion”, comme disait Saadi, mais une fois de plus, la chance, le Destin ou le Diable m’ont souri et deux semaines plus tard, à la mi-février, je marchais pour la première fois sur le sol de l’Europe, et pas entre les conteneurs ; je me souviens d’être allé à pied, sans bagage, jusqu’au centre-ville d’Algésiras, et là j’ai dépensé mes premiers euros, dans un bar, pour une bière et un sandwich au thon. Personne ne faisait attention à moi, personne ne me regardait, j’étais un pauvre Maure comme un autre ; j’ai essayé de lire le journal, mais j’étais trop fébrile pour me concentrer. La bière avait le goût du bonheur, que Dieu me pardonne. Sur mon passeport j’avais un visa d’un mois accordé “pour raisons humanitaires”, c’est-à-dire pour aller se faire voir ailleurs — je ne pouvais ni travailler, ni passer dans un autre pays européen ; j’avais juste la possibilité de ramper jusqu’à Tarifa pour embarquer sur un ferry vers Tanger. Mais avant je voulais aller à Barcelone voir Judit.

En sortant du bar j’ai demandé au patron où est-ce qu’il y avait un webcafé, il m’a indiqué un genre de bureau de télécommunications avec des ordinateurs en libre-service. L’endroit était tenu par des Marocains — je ne sais pas pourquoi, j’ai eu un peu honte, j’aurais préféré que les propriétaires soient espagnols. J’ai envoyé un mail à Judit : Ya habibati, j’arrive, si tu veux de moi. J’ai un visa, je suis sorti du port. Je peux prendre un bus depuis Algésiras et demain je suis à Barcelone. Si tu veux. Je ne lui posais pas toutes les questions qui me rongeaient à propos de son silence, mais la formulation un peu désespérée du message, pensais-je, le faisait pour moi. Ensuite j’ai tourné en rond dans Algésiras ; je regardais les boutiques, l’air qu’avaient les gens. Je me suis payé une deuxième bière dans un bar que je trouvais assez chic. Il y avait des femmes dans le café ; toutes sortes de femmes. Des filles jeunes, en groupe discutaient avec des camarades ; d’autres plus âgées avaient l’air de boire un coup en sortant du travail. Et même une serveuse, qui devait avoir mon âge ; c’est elle qui m’a apporté ma pression. J’essayais de passer inaperçu, de faire comme si tout n’était pas nouveau — la langue, les visages. J’avais l’impression d’être passé à l’intérieur de la télévision et du coup, avec ma parka kaki un peu noircie aux coudes, j’imaginais que tout le monde me regardait en devinant qu’elle m’avait été offerte par Caritas.

Deux heures plus tard je suis retourné voir si Judit avait donné signe de vie, pas de réponse. J’ai décidé de lui donner un peu plus de temps, j’ai parcouru la ville en quête de l’hôtel le moins cher — je l’ai trouvé. C’était miteux, pour ne pas dire dégueulasse ; il y avait des cheveux sur l’oreiller, des poils de cul dans la douche, ça puait la friture du restaurant d’en bas et il fallait payer d’avance, mais les tarifs étaient presque marocains.

La liberté avait un goût de tristesse. J’ai pensé à Saadi et aux copains du bateau, à Jean-François Bourrelier, au Cheikh Nouredine, à Bassam, à tous ceux qui m’avaient aidé avant de disparaître. À Judit aussi, bien sûr.

J’avais encore fait une énorme connerie, j’étais seul, avec deux cents euros prêtés par Saadi, je n’avais rien d’autre qu’un Coran, un polar et une parka pourrie, il me fallait tout reconstruire, avec un visa de charité, obtenu comme traitement de faveur auprès des autorités du port. Ma vie me paraissait extraordinairement fragile ; je me revoyais mendier, comme deux ans plus tôt, sur les marchés, revenu au point de départ.

J’ai passé la soirée dans le bar El Estrecho, qui portait bien son nom, étroit comme le Détroit lui-même ; il y avait la télé, le Real Madrid a fait match nul un partout à Moscou, ça m’a occupé la soirée.

En rentrant je suis repassé jeter un coup d’œil à mes mails et à Facebook, toujours pas de nouvelles de Judit. J’ai décidé de l’appeler sur son portable, il était vingt-trois heures trente ; dans le locutorio il y avait une série de cabines téléphoniques. J’ai composé son numéro, elle a décroché presque immédiatement.

— Hola c’est Lakhdar, j’ai dit. Je suis à Algésiras.

J’essayais de contrôler ma voix, d’avoir l’air gai, qu’elle ne devine pas mon angoisse.

— Lakhdar, ¿qué tal ? Kayfa-l hal ?

— Tout va bien, j’ai dit. J’ai un visa, tu as vu mon message ?

Je sentais qu’elle était embarrassée, que quelque chose n’allait pas.

— Non… Ou plutôt oui, j’ai vu ton message… Elle a hésité un moment. Mais je n’ai pas eu le temps de te répondre.