J’ai tout de suite su qu’elle mentait.
La conversation était pleine de silences, elle se forçait à me demander de mes nouvelles, du coup je ne savais plus trop quoi dire.
— Tu… Tu veux que je vienne à Barcelone ?
Je connaissais déjà la réponse, mais j’attendais, comme un déserteur face au peloton d’exécution.
— Euh oui, bien sûr…
Nous étions en train de nous humilier l’un l’autre ; elle m’humiliait en mentant et je l’humiliais en l’obligeant à mentir.
J’ai essayé de sourire en parlant ; j’ai dit c’est pas grave, ne t’inquiète pas, je te rappellerai dans quelques jours, entre-temps, on s’écrit ; et alors que d’habitude il nous fallait de longues minutes pour nous résoudre à mettre fin à la conversation, j’ai senti son soulagement quand elle a soufflé à très vite alors, avant de raccrocher.
Je ne suis pas sorti immédiatement de la minuscule cabine téléphonique ; j’ai regardé le combiné un long moment, la tête vide. Puis j’ai pensé que les Marocains, dehors, étaient en train de se foutre de ma gueule, de m’appeler jeune plouc cocu en pouffant ; j’avais honte d’avoir les yeux brûlants. J’ai quitté le réduit pour payer.
J’ai retrouvé mon palace après avoir acheté deux bières dans une épicerie encore ouverte sur le chemin, j’ai bu, allongé sur le lit, en pensant que j’étais vraiment tout seul, maintenant. J’ai arraché des pages d’une vieille revue touristique qui traînait par là pour essayer d’y écrire un long poème ou une lettre à Judit, mais j’en étais incapable.
Elle était avec un autre, on sent ces choses-là ; petit à petit ma rage a grandi avec l’alcool, une rage désespérée, dans le vide et le bruissement d’un continent qui venait de perdre son sens, il ne me restait plus que cette chambre minable, toute la vie se résumait à cette piaule merdeuse, j’étais encore enfermé, il n’y avait rien à faire, rien, on ne se libérait jamais, on se heurtait toujours aux choses, aux murs. J’ai pensé à ce monde en flammes, à l’Europe qui brûlerait de nouveau un jour comme la Libye, comme la Syrie, un monde de chiens, de gueux abandonnés — il est bien difficile de résister à la médiocrité, dans l’humiliation continuelle où nous tient la vie, et j’en voulais à Judit, j’en voulais à Judit pour la douleur de l’abandon, la noirceur de la solitude et la trahison que j’imaginais derrière ses mots embarrassés, le futur était un ciel d’orage, un ciel d’acier, plombé au nord, le Destin se joue à petits coups, à petits mouvements, des sommes de minuscules erreurs de cap qui vous précipitent sur les brisants au lieu d’atteindre l’île paradisiaque tant désirée, les îles Sous-le-Vent ou Célèbes la féline : je pensais à Saadi, à Ibn Batouta, à Casanova, aux voyageurs heureux — moi j’étais seul accroché à une bière tiède au cœur de la tristesse, dans la ténèbre occidentale, et il n’y avait pas de phare dans la nuit d’Algésiras, aucun, les lumières de Barcelone, de Paris étaient éteintes, il ne me restait qu’à retrouver Tanger, Tanger et la saisie kilométrique de noms de soldats morts, vaincu par de trop nombreux naufrages.
Toutes ces séries de coïncidences, de hasards, je ne sais comment les interpréter ; appelons-les Dieu, Allah, le Destin, la prédestination, le karma, la vie, la chance, la malchance, comme on veut — je ne suis pas immédiatement allé à Barcelone, je n’ai pas couru retrouver Judit, parce que j’étais persuadé qu’elle était avec un autre type, c’est vrai, mais aussi parce que j’avais peur, peur de retomber dans l’errance, la pauvreté, que j’étais un peu lâche sans doute, que sais-je. J’étais fatigué. Pas de révolution, pas de livres, pas d’avenir. Je ne pouvais pas rentrer à Tanger parce que je savais qu’il me serait impossible d’en repartir, pas vers le nord, du moins, ou alors clandestinement ; sur l’Ibn Batouta j’avais entendu beaucoup d’histoires, de terribles histoires d’exil, de noyés dans le Détroit ou sur la côte atlantique, entre le Maroc et les Canaries — les Africains préféraient les Canaries parce que l’archipel était plus difficile à surveiller. Comme tous ces nègres et ces bougnoules traînant dans les rues sans rien à faire n’étaient pas bon pour le tourisme, le gouvernement canarien les envoyait se faire pendre ailleurs par avion, sur le continent, à ses frais, et les Subsahariens, les Maures, les Nigérians et les Ougandais se retrouvaient à Madrid ou à Barcelone, à tenter leur chance dans un pays où le chômage était le plus élevé d’Europe — les filles devenaient putes, les hommes finissaient dans des campements clandestins et misérables à la campagne, en Aragon ou dans la Manche, planqués entre deux arbres, à vivre champêtrement au milieu des ordures, des bidons crevés, du froid, et ils développaient de magnifiques maladies de peau, des abcès, des parasitoses, des engelures, en attendant qu’un agriculteur leur donne un peu de boulot pénible en échange de son pain rassis et de ses épluchures de patates pour leur soupe, ils épierraient des champs en hiver, ramassaient des cerises et des pêches en été — très peu pour moi, merci. On trouve toujours plus misérable que soi, par rapport à ces galériens j’étais un nanti, j’avais un peu d’éducation, un peu d’argent et un pays où, dans le pire des cas, on pouvait vivoter — j’étais un enfant de la ville, j’avais lu des livres, je parlais des langues étrangères, je savais me servir d’un ordinateur, je finirais bien par trouver quelque chose, et effectivement j’ai trouvé très vite un travail à côté d’Algésiras, grâce à Saadi bien sûr, je n’aurais jamais eu l’idée de prospecter dans cette branche, à supposer qu’une telle branche existe vraiment : alors que je me morfondais dans ma pension puante à quelques centaines de mètres de l’Ibn Batouta en imaginant Judit avec son nouveau type, il m’a envoyé un SMS pour me demander de l’appeler, ce que j’ai fait immédiatement. Il avait parlé sur le port à un “entrepreneur” de la région qui avait besoin d’un Marocain pour un petit boulot, et c’est comme ça que je suis entré au service de Marcelo Cruz, pompes funèbres : ma Fortune me jouait des tours, elle n’en avait pas assez, elle en voulait toujours plus. Le señor Cruz m’a donné rendez-vous dans un café du centre d’Algésiras, il avait un 4x4 noir, il l’a garé en double file sans aucun scrupule, il m’a reconnu à cause de la parka verte, m’a dit c’est toi Lakhdar ? j’ai répondu oui en souriant, c’est moi Lakhdar, je suis l’ami de Saadi, il m’a demandé de qui ? J’ai dit du marin de l’Ibn Batouta, il a dit ah oui, bon alors, est-ce que tu voudrais travailler pour moi, j’ai répondu bien sûr, bien sûr, de quoi s’agit-il ? Eh bien c’est un travail très simple, a-t-il dit, il s’agit de s’occuper de morts.
M. Cruz avait un visage grave et suant, une chemise ouverte jusqu’au milieu de la poitrine, une veste en cuir noire.
Je ne voyais pas très bien ce que cela signifiait, s’occuper de morts, à part mon expérience des Poilus, mais j’ai accepté, évidemment.
Le business de Marcelo Cruz avait été florissant ; pendant des années, c’était lui qui avait ramassé, stocké et rapatrié tous les corps des clandestins du Détroit, les noyés, les morts de peur ou d’hypothermie que la Guardia Civil ramassait sur les plages, de Cadix à Almería. Après le passage du juge et du légiste, quand on s’était assuré que le ou les pauvres types étaient bien crevés, le visage grisé par la mer, le corps gonflé, on appelait Marcelo Cruz ; il mettait alors la dépouille dans sa chambre froide et essayait de deviner la provenance du macchab, ce qui n’était pas une partie de plaisir, comme il disait. On n’a pas des métiers faciles, me répétait le señor Cruz pendant le trajet en 4x4 qui m’emmenait à l’entreprise de pompes funèbres, à quelques kilomètres d’Algésiras en direction de Tarifa. S’il n’y avait pas de pistes matérielles et pas de témoins survivants, s’il était impossible de mettre un nom sur le cadavre, on finissait par enterrer le mort aux dépens de l’État dans une niche anonyme d’un des cimetières de la côte ; quand on devinait sa provenance, soit parce qu’il avait sur lui un passeport, un mot manuscrit ou un numéro de téléphone, on le gardait au frais jusqu’à son possible rapatriement dans un beau cercueil de zinc plombé : M. Cruz montait alors dans son corbillard, prenait le ferry à Algésiras et ramenait le trépassé vers sa dernière demeure. Il connaissait le Maroc comme sa poche, la plupart de ses “clients” étant marocains ; des villages entiers se mettaient à pleurer quand ils voyaient arriver son fourgon de la mort. Selon ses dires, Marcelo Cruz y était tristement célèbre.