Ma rue était l’une des pires du quartier, une des plus pittoresques si l’on veut, elle répondait au nom fleuri de carrer Robadors, rue des Voleurs, le casse-tête de la mairie du district — rue des putains, des drogués, des ivrognes, des paumés en tout genre qui passaient leurs journées dans cette citadelle étroite sentant l’urine, la bière rance, le tagine et les samoussas. C’était notre palais, notre forteresse ; on y entrait par le petit goulet de la rue Hospital, on en sortait sur l’esplanade des immeubles modernes au coin de la rue Sant Rafael, qui s’ouvrait sur la rambla du Raval ; en face, de l’autre côté de la rue Sant Pau commençait la rue Sant Ramon, autre forteresse — entre les deux, la nouvelle Cinémathèque, censée transformer le quartier par les lumières de la culture et attirer le bourgeois du Nord, le nanti de l’Eixample qui, sans les initiatives géographico-culturelles de la Ville, ne serait jamais descendu jusqu’ici. Il fallait bien sûr protéger les amoureux du cinéma d’auteur et les clients de l’hôtel quatre étoiles de la rambla du Raval non seulement des débordements de la plèbe, mais aussi de la tentation d’aller aux putes ou d’acheter de la drogue, et la zone était donc patrouillée vingt-quatre heures sur vingt-quatre par les flics, qui garaient fréquemment leur fourgonnette au débouché de notre Palais des Voleurs : leur présence, loin d’être rassurante, donnait au contraire l’impression que cette région était sous surveillance, qu’il y avait un réel danger, surtout lorsque la patrouille était nombreuse, armée jusqu’aux dents et en gilet pare-balles.
De jour, l’activité putassière était présente, mais assez réduite ; de nuit à la belle saison, les touristes étrangers ivres morts se perdaient dans nos ruelles et se laissaient parfois tenter par une jolie négresse qu’ils prenaient par-derrière, dans un coin de porte, à la belle étoile : j’ai souvent vu, tard le soir, le reflet mouvant de fesses blanches déchirer la pénombre des encoignures.
Notre immeuble était au début de la rue des Voleurs, dans sa partie étroite, tout près de la rue Hospital ; c’était un bâtiment typique du quartier, ancien, ruiné ; un de ceux qui, malgré les efforts des propriétaires et de la mairie, paraissaient rétifs à toute rénovation : les marches d’escalier avaient perdu la moitié de leur carrelage, les menuiseries ployaient, les murs se débarrassaient de leur revêtement par grandes plaques dont les débris encombraient les paliers ; les câbles électriques pendaient du plafond, les vieilles douilles en céramique n’avaient plus vu le cul d’une ampoule depuis des lustres et les boîtes aux lettres rouillées, cabossées, bâillaient, disjointes ou grandes ouvertes, quand il leur restait une porte. La cage d’escalier était peuplée de cafards et de rats et il n’était pas rare, en montant la nuit, de surprendre un gros rongeur noir tétant l’aiguille d’une seringue abandonnée, pour en sucer la petite goutte de sang — la bestiole s’enfuyait par le trou d’un mur dans un appartement, et on frissonnait toujours en pensant qu’il pouvait se produire la même chose à notre étage.
Les drogués provenaient du centre d’aide sociale qui leur était réservé un peu plus loin dans la rue, et ils cherchaient un endroit pour se piquer ; beaucoup revendaient dans les rues adjacentes la méthadone que leur fournissait l’administration. Ils entraient dans les immeubles dont les portes fermaient mal, montaient jusqu’où leur condition physique leur permettait d’arriver, parfois jusqu’au toit terrasse, où ils ne risquaient pas d’être délogés par l’habitant, à coups de pied ou de manche à balai. Ils faisaient pitié. La plupart étaient des loques d’une maigreur stupéfiante ; ils avaient des abcès sur les bras, des pustules sur la gueule ; beaucoup parlaient tout seuls, maudissaient, juraient, frappaient dans les boîtes de bière qu’ils vidaient à la chaîne en attendant mieux ; parfois on les voyait tituber, silencieux, l’air béat, sortant d’un bâtiment quelconque, et on savait qu’ils venaient de s’injecter, à la va-vite, assis au milieu des cancrelats, leur dose de bonheur. Quand ils étaient en fonds, ils s’offraient une soupe au restaurant marocain un peu plus loin dans la rue, et y restaient longtemps, à regarder la télé, l’air absent ; les patrons du restau étaient généreux, ils toléraient ces fantômes qui payaient et ne volaient que les petites cuillères — ils leur interdisaient juste les toilettes. Les drogués avaient même un petit parc à eux, un recoin de verdure que personne ne leur disputait, pas même la mairie : un peu plus au sud, tout près du port, contre les remparts de l’Arsenal gothique, derrière un remblai qui devait protéger une ancienne douve se trouvait, deux mètres en contrebas, un carré d’herbe invisible de la rue — les préposés à la propreté municipale y descendaient peu souvent, et même les flics, partant du principe que tout ce qui est invisible n’est pas gênant et donc n’existe pas, n’y emmerdaient que rarement les toxicomanes. Il y avait des femmes et des hommes, même s’il était parfois difficile de savoir à quel sexe ils appartenaient ; ils vivaient entre eux, s’engueulaient entre eux, mouraient entre eux, et s’ils n’étaient pas les plus élégants ni les plus propres des habitants du quartier, ils comptaient, avec les rongeurs et les insectes, parmi les plus anodins.
Même si parfois, comme un chien acculé peut montrer les dents et essayer de mordre un agresseur, on en voyait certains devenir violents ; je me souviens d’une crise de folie incroyable, un jour, alors que j’étais tranquillement au balcon à observer l’animation de la rue, un de ces types est sorti du bocal à méthadone en rage ; il s’est mis à crier, puis à hurler des imprécations incompréhensibles, à frapper du poing contre le mur, puis contre un Pakistanais qui passait par là et qui n’a pas compris ce qui lui valait ce déluge de gnons ; deux personnes sont arrivées à sa rescousse : malgré sa maigreur, le drogué était d’une force incommensurable, presque divine, trois hommes jeunes ne parvenaient pas à le maîtriser mais juste à lui arracher, en essayant de le ceinturer, ses vêtements beaucoup moins résistants que lui — son tee-shirt s’est déchiré d’abord, puis sa ceinture a lâché, il se débattait comme un démon et envoyait bouler ses agresseurs à grands coups de pied vengeurs dans les tibias, dans les couilles, jusqu’à n’être plus qu’en slip, il se battait en slip comme un guerrier dérisoire, fin et maigre, les jambes couvertes de plaies, les bras bardés de croûtes et de tatouages, et il a fallu cinq personnes, deux flics et une ambulance pour en venir à bout : les cognes ont réussi à le menotter, les hommes en blanc l’ont piqué avant de l’attacher sur une civière et de l’emmener Dieu sait où — il y avait une vraie beauté triste dans ce dernier combat du pauvre homme nu dépossédé de son cerveau et de son corps par l’héroïne ; il se battait contre lui-même, contre Dieu et les services sociaux, qui pour lui étaient identiques.