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Les putains aussi faisaient pitié, mais dans un autre genre. Certaines étaient de vraies teignes, des louves acides et dangereuses qui n’hésitaient pas à détrousser les clients ou à éborgner à coups d’ongles un mauvais payeur ; elles insultaient copieusement les mâles qui refusaient leurs avances, les traitaient de pédés, de lopettes, d’impuissants. La plupart venaient d’Afrique, mais il y avait aussi quelques Roumaines et même une ou deux Espagnoles, dont celle qui était assise sous un porche à l’entrée de la rue, Maria, un peu la concierge de notre palais. Maria avait la quarantaine, plutôt ronde, assez souriante, pas très jolie mais sympathique ; elle était assise là devant sa porte tous les après-midi et tous les soirs ; elle écartait les jambes et nous montrait son string en nous appelant ses petits chéris quand on passait devant elle : je répondais toujours poliment bonjour Maria en matant vite fait son con, ça ne faisait de mal à personne, c’étaient des relations de bon voisinage. Je n’ai jamais osé monter avec elle — à cause de la différence d’âge, d’abord, qui m’intimidait, et du souvenir de Zahra la petite pute de Tanger qui m’attristait. La plupart des clients réguliers étaient des immigrés, des étrangers fauchés qui marchandaient le prix de la passe, ce qui faisait hurler Maria : elle crachait par terre en gueulant comme un veau mais va donc voir les négresses, à ce prix-là ! Dans le cul aussi, c’était la crise, faut croire. Maria vivait avec un type qui était camionneur, ou marin, je ne sais plus — en tout cas il n’était pas là souvent. Les Africaines avaient des macs, des mafieux à qui elles avaient vendu leur corps dès leur pays d’origine, pour le prix du passage en Europe : j’ignore combien de temps elles devaient se faire mettre par les pauvres et les touristes avant de retrouver leur liberté — si elles la retrouvaient un jour.

Il y avait aussi un réparateur de vélos, un entrepôt de volailler, des frigos clandestins pour les Pakis vendeurs de bières, des entrepôts de roses pour les Pakis vendeurs de roses, des familles de Marocains pauvres, des familles de Bengalis pauvres, de vieilles dames espagnoles (qui connaissaient le quartier depuis avant-guerre et expliquaient qu’à part la nationalité des putains et des voleurs peu de choses avaient changé) et de jeunes clandestins comme nous, pour la plupart marocains, certains mineurs, des gosses qui traînaient dans l’attente d’un mauvais coup pour se désennuyer autant que pour se faire un peu de blé : dépouiller les touristes, leur vendre du faux hasch ou tirer un vélo.

Et juste au coin, une mosquée, la mosquée Tareq ibn Ziyad, le glorieux Conquérant de l’Andalousie, qui m’avait valu de me retrouver dans le quartier : c’était la seule que connaissait Judit, une des plus anciennes de Barcelone, située dans une boutique au rez-de-chaussée d’un immeuble refait. Elle était propre et assez vaste.

Il y avait aussi deux bouquinistes pas trop loin, un grand supermarché en sous-sol à deux pas et le marché du livre d’occasion tous les dimanches à proximité, j’étais content. Triste, le cœur déchiré par Judit, mais content.

J’ai cherché des informations sur la mort de Cruz ; tout ce que j’ai trouvé c’est ce minuscule compte rendu du Diario Sur :

DRAME À ALGÉSIRAS
EMPOISONNÉ PAR UN DE SES EMPLOYÉS

Le propriétaire de l’entreprise de pompes funèbres Marcelo Cruz a été découvert mort sur son lieu de travail des suites d’un empoisonnement à la strychnine. C’est un de ses voisins et collaborateurs, Imam de la mosquée d’Algésiras, qui a prévenu les secours. On ignore encore les circonstances exactes du drame mais, d’après la Police nationale, M. Cruz aurait été empoisonné par un de ses employés, qui se serait enfui après l’avoir dévalisé.

J’étais donc recherché pour meurtre et vol.

Ce n’était pas une surprise, mais le voir dans le journal m’a mis une boule dans la gorge. Heureusement, Cruz n’avait pas signalé ma présence aux autorités ; il n’y avait pas de permis de travail, pas de photocopies de mes papiers, aucun indice, à part, sans doute, mes empreintes digitales et mon ADN — l’Imam ne connaissait pas mon nom de famille : il pouvait quand même me décrire, indiquer que je m’appelais Lakhdar et que je venais de Tanger. C’était bien plus qu’il n’en faudrait aux flics pour me reconnaître en cas d’arrestation, surtout avec un prénom aussi peu commun que le mien.

J’ai repensé aux chiens de Cruz, je me suis demandé qui allait s’occuper d’eux. Peut-être parce qu’ils étaient le seul éclat de lumière dans la noirceur des dernières semaines, leur tendresse mécanique, leur pelage et leur respiration me manquaient.

Pour ne pas être arrêté, il fallait donc que je reste sagement planqué rue des Voleurs.

Tout me paraissait loin.

Judit, plus proche que jamais, me paraissait loin.

Tanger était loin.

Meryem était loin, Bassam était loin ; les soldats de Jean-François Bourrelier étaient loin ; Casanova était loin ; je m’étais trouvé une nouvelle prison, calle Robadors, où me cacher ; jamais on ne sortait de l’enfermement.

La vie était loin.

Les premiers jours ont été difficiles — j’ai logé dans un hôtel pour étudiants, totalement inconscient : il avait fallu que je donne mon passeport à la réception, les flics auraient pu me trouver sans difficultés et venir me cueillir directement au saut du lit. Mais rien ne se passe jamais comme dans les livres. Quoi qu’il en soit, bien caché dans le Raval, dans les bas-fonds, entre les putains et les voleurs, j’avais l’impression que je ne craignais rien.

La mosquée Tareq ibn Ziyad était aux mains des Pakis ; on y croisait aussi quelques Arabes, mais peu en comparaison. L’Imam était du Panjab. J’y ai passé du temps, au début, pour rencontrer des gens, me reposer dans la prière et la lecture. Quand on n’a pas de chez-soi, qu’on ne connaît personne, il faut bien commencer quelque part : les bars ou les mosquées — et j’ai bien fait : c’est grâce à la mosquée que j’ai trouvé ma chambre dans cet appartement délabré mais agréable, au cœur de la forteresse Raval : trente mètres carrés tout en longueur, avec un petit balcon. Je partageais l’appartement avec un Tunisien appelé Mounir. Je payais trois cents euros par mois, tout compris — en fait on ignorait qui réglait l’électricité, s’il y avait une facture d’électricité ; quant à l’eau, elle venait de grands réservoirs sur le toit, et il n’y avait pas de compteurs. Je n’ai jamais réussi à savoir qui était le propriétaire — nous réglions le loyer en liquide dans un bar de la rue Sant Ramon, et voilà. Quand Mounir n’a pas pu payer, fin avril, deux types lui ont filé une bonne trempe, ça l’a encouragé à trouver le blé rapidement, il s’est démerdé, a pris des risques pour voler quatre belles bicyclettes qu’il a bradées, rien de plus.

Ma relation avec Judit était étrange. Nous nous voyions presque tous les jours. Elle m’aidait pour tout ; elle avait même été jusqu’à ouvrir un compte dans une Caisse d’Épargne, à son nom, pour que j’y dépose mon pognon — elle m’a donné la carte de retrait et le code, c’était bien plus sûr que du liquide, vu où j’habitais. C’est elle-même qui a réalisé le dépôt, elle ne m’a pas demandé d’où provenait ce fric et je ne lui ai pas expliqué.

Judit me paraissait la plus belle et la plus noble des femmes, même si, pour une raison tout à fait obscure, elle ne voulait plus de moi. Elle s’est arrangée tout de suite pour me trouver du boulot — professeur d’arabe. Deux fois par semaine, je donnais un cours particulier à Judit, Elena et Francesc, un de leurs camarades, pour dix euros de l’heure. J’étais très fier. Je leur expliquais les subtilités de la grammaire ; je commentais des vers classiques avec eux — souvent, j’avais appris le matin même dans un livre ce que j’expliquais l’après-midi ; du coup je lisais beaucoup en arabe pour préparer les cours, c’était agréable. Nous apprenions par cœur des poèmes d’Abû Nuwâs, d’après moi le plus grand, le plus subversif et le plus drôle des poètes arabes ; je leur expliquais, presque ligne à ligne, les grands romans de Naguib Mahfouz ou de Tayeb Salih que je n’avais jamais lus, mais qui étaient à leur programme.