Judit habitait chez ses parents, dans le haut de la ville, à Gràcia ; c’était un quartier plutôt bourgeois et bien tenu, un ancien village rattaché à Barcelone au XIXe siècle, avec des rues étroites, des places agréables ; la tradition locale voulait que les enfants de ces bourgeois soient plutôt rebelles et alternatifs : les mouvements associatifs étaient nombreux, il y avait même un squat, en plein centre du quartier — il fallait bien que jeunesse se passe. Là-haut, les Arabes aussi étaient plus chics, plus bourgeois ; les restaurants pour la plupart syriens, libanais ou palestiniens ; juste à côté de chez Judit on trouvait aussi un établissement mésopotamien et un autre phénicien — tout cela était un peu intimidant et, coincé entre la catalanité et l’Antiquité, je préférais me réfugier dans les ténèbres de mes ruelles. Judit se sentait bien sûr très à l’aise là-haut. Elle y avait ses amis, son lycée, les rues où elle avait grandi ; parfois elle insistait pour m’emmener déjeuner, après le cours d’arabe, dans un de ces restaus nobles et antiques : le patron du phénicien n’était pas tout droit sorti d’un sarcophage de Sidon, c’était un Libanais de la montagne ; il a parlé un moment de politique avec Judit, de la Syrie, principalement, de la guerre civile en cours, du rôle trouble qu’allaient y jouer la Turquie, l’Arabie Saoudite et le Qatar — tout cela était un peu déprimant, j’avais l’impression que quoi qu’on fasse, les Arabes étaient condamnés à la violence et à l’oppression. Il faut bien admettre qu’il était plutôt intelligent et très sympathique, ce Phénicien, ce qui ne faisait qu’accroître ma jalousie — je n’ai pas ouvert la bouche, il a dû me prendre pour un ours ou un demeuré.
Judit était chaque jour plus mystérieuse. Elle avait l’air triste, profondément triste par moments, absente, sans que j’en comprenne la raison ; à d’autres, au contraire, elle débordait d’énergie, riait, me parlait de ses projets, me proposait de sortir faire un tour ou boire un verre. Les premiers jours je l’emmerdais pour qu’elle finisse par m’avouer qu’elle était avec quelqu’un d’autre, elle continuait à nier, j’ai arrêté de la persécuter et au bout d’un moment je connaissais tellement bien son emploi du temps que j’ai dû me rendre à l’évidence : il n’y avait personne d’autre dans sa vie, à part ses quelques camarades d’université et moi.
C’était d’autant plus incompréhensible.
Je me suis dit qu’il fallait lui laisser le temps, qu’elle finirait par me revenir. Parfois, quand nous sortions, je lui prenais la main ; elle ne la retirait pas — j’avais juste l’impression que ça lui était égal. Et même, à une occasion, une seule, nous avons couché ensemble : je l’avais invitée à venir voir ma nouvelle chambre glorieuse dans l’après-midi ; elle s’est laissé embrasser et déshabiller sans opposer de résistance — je dis bien sans opposer de résistance, mécaniquement, et toutes mes caresses, et tout mon amour n’y ont rien pu, à tel point qu’une fois mon affaire faite, alors qu’elle se rhabillait en silence, j’ai été pris de honte, de honte et de culpabilité comme si je l’avais violée. Elle m’a rassuré en me disant que j’étais ridicule, qu’elle n’en avait juste pas envie en ce moment, c’est tout.
— Je t’ai dit, je ne me sens pas la force d’être avec quelqu’un.
Pour moi, c’était absolument insondable, il devait s’agir d’une maladie. Du coup, je la gâtais ; je lui écrivais des poèmes, je lui offrais des livres, je lui rappelais les moments parfaits de Tanger et de Tunis. Ces souvenirs la plongeaient dans la mélancolie. Elle avait l’air fragile, comme si un rien pouvait la faire tomber.
Je ne la quittais pas des yeux.
Barcelone était belle et sauvage, j’aimais l’élégance, le rythme, les sons de la ville, la diversité des quartiers, de Gràcia au Poble Sec, depuis le port jusqu’à la montagne, l’étrange unité qu’il y avait dans les différences et les recoins, les surprises qu’offrait la ville — à deux pas de chez moi, par exemple, caché par des murailles, derrière une porte en pierre voûtée, se cachait l’hospice de la Sainte-Croix et son jardin magnifique, planté d’orangers, sa belle fontaine et les merveilleux escaliers de pierre de la bibliothèque de Catalogne — dès qu’il y avait un rayon de soleil, je m’asseyais là pour lire, sur un banc, dans le parfum des fleurs d’oranger ; les jolies étudiantes de l’école d’arts appliqués sortaient pour fumer une clope, s’asseyaient sur les marches, et c’était beau de les regarder un moment ; à quelques pas de là, sous les portiques de l’ancien cloître, un groupe de clochards se tapaient des bières et des litrons de rouge, ils avaient l’air eux aussi de trouver l’endroit à leur goût, tout comme les drogués de la rue des Voleurs, les vendeurs de shit, les détrousseurs de touristes, tout le monde appréciait ce lieu — certes pour des raisons différentes. L’hospice médiéval continuait, au fond, de remplir son office : il hébergeait de pauvres choses, des livres, des artistes, des ivrognes et des voleurs.
Le soir, lorsque Judit avait la flemme de sortir, je marchais un moment sur la rambla du Raval, longue place oblongue plantée de palmiers, parsemée de bancs, avec un gigantesque chat de bronze, statue improbable, à son extrémité — les Pakis déambulaient dans leurs salwar kameez, les familles promenaient leurs enfants, les femmes et les petites filles indiennes portaient leurs belles robes de couleur, les gitans sortaient des chaises et discutaient sur le trottoir, devant un restaurant où dînaient, avant l’heure, quelques Britanniques dont on devinait, à la couleur de leurs épaules, qu’ils avaient passé la journée à la plage — tout ce petit monde prenait le frais, profitait de la trêve du soir et on aurait pu croire, en descendant et remontant la rambla du Raval, qu’il n’y avait ni antagonismes, ni haine, ni racisme, ni pauvreté — l’illusion ne durait pas bien longtemps ; généralement un Arabe commençait à emmerder un Paki, ou l’inverse, et on finissait par entendre des cris, qui parfois dégénéraient.
Lorsque le soleil était bas, je rentrais ; j’avais un nouveau rituel : je m’achetais une bouteille de vin rouge catalan au supermarché, quelques olives et une boîte de thon ; je m’installais sur mon minuscule balcon au quatrième étage, j’ouvrais la bouteille, la boîte, le paquet d’olives, je prenais un livre et j’attendais que la nuit tombe, doucement, j’étais le roi du monde. Mieux qu’Abû Nuwâs à la cour de Bagdad, mieux qu’Ibn Zaydûn dans les jardins d’Andalousie, je prenais une petite avance sur le Paradis, que Dieu me pardonne, il ne manquait que les houris. Je lisais un polar espagnol (faute de grives, on mange des merles) ou de la poésie arabe classique, à l’aide du dictionnaire que m’avait prêté Judit — déchiffrer un vers obscur aux mots oubliés était un immense plaisir.
J’avais découvert le vin. Un péché, certes, j’en conviens, mais un des plus agréables et des moins chers : selon la bouteille que je choisissais, elle me coûtait entre un euro cinquante et trois euros. Le puissant Royaume du Maroc taxant impitoyablement les alcools, je devais m’y contenter de café au lait ; ici la belle Espagne mettait le fruit de ses vignes à la portée de toutes les bourses.