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Ça me paraissait bien exagéré, comme description, tout cela était sans doute passager.

Quant à moi, même si j’étais heureux de mon installation à Barcelone, même si j’aimais mes lectures sur le balcon, la vie du quartier, les cours d’arabe et tout ce que je découvrais de la vie en Europe, les langues, les journaux, les livres, ma situation n’était pas des plus simples. On devait me rechercher pour l’affaire Cruz, je ne pouvais décemment aller voir les flics pour leur demander des nouvelles de leur enquête ou leur expliquer que je n’avais pas (comme ils le soupçonnaient vraisemblablement) assassiné le bonhomme : cela signifiait que j’étais coincé à Barcelone, enfermé une fois de plus, mais dans un territoire plus grand. Cette absence d’avenir était un peu pesante : j’aurais bien aimé m’inscrire à l’université, mais sans titre de séjour ça ne devait pas être possible ; travailler légalement non plus. Il fallait attendre — j’avais devant moi une longue attente de plusieurs années, pour que la police m’oublie et que la situation économique s’améliore en Europe, ce qui ne semblait pas pour demain. Comme qui a une lente maladie, presque indolore au départ, l’oublie facilement dans la vie quotidienne, ces questions ne me tourmentaient pas — pas souvent du moins. Cruz avait rejoint le monde de mes cauchemars, de mes morts. Je fumais de temps en temps quelques joints, au milieu de la nuit, quand un songe trop horrible m’empêchait de me rendormir : toujours les mêmes thèmes, le sang, la noyade et la mort.

Le sourire de Bassam quand nous regardions le Détroit, sa bonne bouille de plouc rigolard me manquaient.

À défaut d’université, j’essayais de me cultiver, de ne pas perdre mon temps. J’étais conscient que c’étaient les livres qui m’avaient obtenu les meilleures situations que j’aie jamais eues, à la Diffusion de la Pensée coranique et chez M. Bourrelier ; je sentais confusément qu’ils me donnaient une supériorité douloureuse sur mes compagnons d’infortune, clandestins comme moi — sans parler d’un loisir presque gratuit. Le football et la télévision n’étaient pas beaucoup plus chers, certes, mais j’avais du mal à me passionner pour l’épopée du Barça, qui était devenu, allez savoir pourquoi, l’équipe des Justes et des Opprimés face aux méchants Blancs de Madrid. J’accompagnais de temps en temps Mounir voir un match dans un bar — mais sans grand enthousiasme.

J’allais à la bibliothèque, j’y lisais des essais sur l’histoire de l’Espagne, de l’Europe, je prenais des notes dans un grand cahier ; j’essayais d’apprendre un peu de catalan, j’avais un carnet de vocabulaire, j’y inscrivais des mots, des morceaux de phrases, des verbes. Dieu sait pourquoi, mais le catalan me paraissait une langue très ancienne, une très vieille petite langue, parlée par des chevaliers médiévaux et des croisés impitoyables — peut-être à cause de tous ces x et ces phonèmes étranges.

J’améliorais aussi mon espagnol et j’entretenais mon français, même si les bouquins étaient assez difficiles à trouver — on en croisait quand même quelques-uns dans des librairies d’occasion. J’avais le projet de m’acheter une liseuse électronique, mais je ne m’étais pas encore décidé. Il y avait des milliers de titres disponibles gratuitement sur le Net, toute la littérature française, à peu de chose près. Ça faisait rêver, même si d’après mes recherches les polars étaient assez peu nombreux. Sous le pseudonyme d’Eugène Tarpon, je participais de temps en temps à un forum consacré à la “Littérature policière” ; je m’y étais fait des copains virtuels qui connaissaient toutes les ressources polardesques du web.

J’étais donc passablement occupé, l’intellectuel de la rue des Voleurs.

À ce rythme-là, il allait bientôt me pousser des lunettes.

Et puis le 29 mars, l’insurrection a commencé, comme une cocotte-minute oubliée sur le feu explose quand personne ne s’y attend.

La veille, Mounir m’avait traîné voir le match du Barça, qui jouait contre Milan en Coupe d’Europe, 0–0, spectacle assez ennuyeux mais compagnie agréable : nous étions quatre Arabes attablés dans un bar à boire des bières, à dire des conneries en bouffant des patatas bravas, un bon moment, même si les fans de football auraient aimé voir des buts et une victoire de leur équipe. Ce qui m’a toujours impressionné dans ces bars à foot, c’est qu’il y avait des filles, de jolies jeunes femmes qui portaient le maillot du Barça, buvaient des bières au goulot en gueulant au moins autant que les hommes, c’était merveilleux — nous en parlions entre nous dans un sabir mélange de marocain, de tunisien, de français et d’espagnol qui est la langue de demain, une langue nouvelle, née dans les bars des bas-fonds de Barcelone ; nous étions d’accord pour dire, en riant, que ça manquait de filles devant la télé dans les rades de chez nous — c’est parce qu’on sait pas jouer au football, disait Muhammad le Rifain avec son accent berbère, quand on aura un club comme le Barça, on aura aussi des gonzesses qui boivent des bières en regardant les matchs. C’est comme ça. Ça va ensemble.

L’explication était effectivement convaincante, mais Mounir a trouvé une objection : ça n’a rien à voir, regarde en France. Ils ne savent pas jouer au foot, ils n’ont pas un club qui tienne la route, et pourtant il y a des filles aussi avec des bières dans les bars.

— En effet, c’est troublant, j’ai dit. Mais la France a déjà gagné la Coupe du Monde. On peut donc établir une corrélation entre le niveau footballistique général et le nombre de femelles dans les débits de boissons.