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— La Coupe d’Afrique, ça vaut pas ?

— Pour les Tunisiens, peut-être ; vous les Marocains vous avez perdu en finale parce qu’il n’y avait pas assez de gonzesses dans vos bars, sûr de sûr. D’ailleurs maintenant nous avons la liberté, vous pas.

— C’est certain, d’ailleurs l’Égypte a gagné si souvent la Coupe d’Afrique que Le Caire est célèbre pour ses supportrices en bikini qui gueulent et balancent des bières sur l’écran pendant les retransmissions.

— Y a qu’à voir, les soixante-dix supporters morts du dernier match en Égypte, ce n’était que des femmes, et mignonnes, en plus, il paraît.

— D’ailleurs qui a gagné la Coupe d’Afrique cette année ?

— La Zambie.

— Tu te fous de ma gueule ? C’est où, ça, la Zambie ?

— Qu’est-ce qu’il doit y avoir comme filles dans les cafés, là-bas.

On a beaucoup rigolé. Ça faisait du bien d’oublier les larcins quotidiens, la plonge dans les restaus, les sacs de ciment ou tout simplement l’exil.

L’unité du Monde arabe n’existait qu’en Europe.

Le lendemain matin, c’est le ronronnement de l’hélicoptère qui m’a réveillé. Un hélicoptère qui tournait, assez bas, au-dessus du centre de Barcelone — on allait l’entendre pendant vingt-quatre heures. Nous nous étions couchés tard, avec nos conneries de bières, de filles et de football, on avait même fumé une paire de joints ensemble avant de dormir et du coup j’avais complètement oublié que c’était la grève générale. Idée bizarre, d’ailleurs, celle de la grève générale, prévue, organisée à date fixe et pour vingt-quatre heures seulement. Si le refus du travail a un poids, pensais-je du haut de mes vingt ans, c’est dans la durée, dans la menace de sa reconduction. Pas en Espagne. Ici les syndicats se battaient contre le pouvoir un seul jour un seul, et à coups de chiffres : leurs dirigeants voyaient la grève comme un succès ou un échec non pas parce qu’ils avaient obtenu quoi que ce soit, ce qui aurait été une réelle réussite, mais lorsque tel pourcentage de grévistes était atteint. La grève a donc été un immense succès pour les syndicats (quatre-vingts pour cent de grévistes, des centaines de milliers de manifestants) mais aussi pour le gouvernement : il n’a pas eu à dévier d’un iota sa politique, et n’a même pas proposé de négocier, sur aucun point. J’ignore par ailleurs si cette idée était à l’ordre du jour. Le principe de la grève, c’était que personne n’aille travailler, que tout le monde manifeste, et voilà. On voyait bien que l’Espagne était au-delà de la politique, dans un monde d’après, où les dirigeants ne prenaient plus de gants avec personne, ils annonçaient juste la météo, comme le Roi de France au temps de Casanova : les amis, les caisses sont vides, aujourd’hui ce sont les fonctionnaires qui vont trinquer. Ils ont trop bien vécu pendant des années, leur heure a sonné. Demain, sale temps pour la santé. Orage sur l’école. Mettez vos enfants dans le privé. Les derniers employés de l’industrie lourde qui ne sont pas morts du cancer sont virés. Nous avons flexibilisé le marché de l’emploi, réformé les contrats. La période d’essai est portée à un an : si vous êtes mis à la porte au bout de trois cent soixante-quatre jours vous ne passez pas par la case indemnité de licenciement. Cette idée rétrograde de salaire minimum est profondément gauchiste et lie les mains des entrepreneurs qui voudraient créer des emplois, il faut l’abattre. Déjà le prix plancher de l’heure de travail est au niveau du Maroc, qui vient de le réviser à la hausse : c’est trop pour lutter efficacement contre la concurrence. Pour lutter contre la concurrence il nous faut des esclaves, des esclaves catholiques et contents de leur sort. Les mécontents ne devraient pas voter. Les mécontents sont de dangereux alternatifs et en tant que tels ils s’excluent de la démocratie, ils ne méritent que coups de matraque et arrestations de masse. La Conférence épiscopale espagnole recommande aux catholiques d’être parcimonieux en matière de fécondation, car une forte natalité en temps de crise augmente déraisonnablement les dépenses de l’État : Sa Sainteté le pape Benoît préconise toute une série de mesures œcuméniques comme la messe et la flagellation pour pallier le trop-plein de désir.

Toutes ces choses étaient dans les journaux, sur les chaînes de télévision ; j’ai même vu un jour un reportage affirmant que “les mains des Nègres, qui ne brillaient pas par la qualité de leur manucure, ne devaient pas dérouler une capote, car c’était dangereux, ils risquaient de la crever, et que pour cette raison le pape avait interdit aux Noirs d’utiliser des préservatifs ; en plus, ajoutait le commentateur, ils ne savent pas lire, et sont donc peu à même d’en comprendre le mode d’emploi, ce qui explique, disait-il, qu’il y ait plus de sida là où on distribue des préservatifs que là où on n’en trouve pas”.

Une vraie saloperie. Quand on entendait des trucs pareils, ce n’était pas la grève qui menaçait, c’était la Révolution. Les médias ici semblaient fabriquer le Royaume de la haine, du mensonge et de la mauvaise foi. Les Espagnols auraient dû faire leur Printemps arabe, commencer à s’immoler par le feu, tout aurait peut-être été différent.

Il y avait quelque chose que je ne comprenais pas : l’Europe admettait-elle qu’elle n’avait pas les moyens de son développement, que ce n’était qu’un leurre, qu’en fait l’Espagne était un pays d’Afrique comme les autres et tout ce que nous voyions, les autoroutes, les ponts, les tours, les hôpitaux, les écoles, les crèches, n’était qu’un mirage acheté à crédit qui menaçait d’être repris par les créanciers ? Tout disparaîtrait, brûlerait, serait avalé par les marchés, la corruption et les manifestants ? Si c’était le cas, beaucoup finiraient rue des Voleurs ; beaucoup allaient déchoir, changer de vie, mourir jeunes, faute d’argent pour se soigner, perdre leurs économies ; leurs enfants hériteraient d’un coup de pied au cul, n’iraient plus dans de belles écoles, mais dans des granges où l’on se serrerait autour d’un poêle à bois — personne ne voyait cela. Il fallait venir de loin pour imaginer ce qu’allait être cette transformation, venir du Maroc, venir du Cheikh Nouredine, venir de Cruz et de ses cadavres.

L’hélicoptère n’était pas là pour rien, tout devait être plus beau vu du ciel, dégagé ce jour-là. Dans la rue c’était autre chose. Je n’avais pas renoncé à mon cours du jour : j’étais un briseur de grève. Il me fallait monter à pied, pas de métro. Il était dix heures du matin, et il y avait déjà des rassemblements, des groupes de types avec des casquettes, des drapeaux, des porte-voix et des flics partout. La moitié des rues de la ville étaient coupées. Les grandes enseignes étaient closes, seuls quelques petits commerçants bravaient les piquets — mal leur en prenait : j’ai vu un boulanger se faire fermer d’office par une dizaine de syndicalistes mécontents qui gueulaient “Grève, grève !” et menaçaient de lui péter sa vitrine à coups de manche de pioche, il n’a pas mis deux minutes à abdiquer et donner congé à ses employés. En revanche expliquer aux Chinois des bazars de la Ronda le concept de piquet de grève était plus compliqué :

— Aujourd’hui pas de travail.

— Pas de travail ?

— Non, c’est la grève générale.

— Nous ne faisons pas la grève.

— Si, c’est la grève générale.

— Nous ne faisons pas la grève.

— Précisément, vous devez fermer.

— Nous devons faire la grève ?

Mais finalement, habitués aux luttes prolétaires du Parti Unique, les Chinois savaient eux aussi reconnaître un bon gourdin quand ils en voyaient un, et finissaient par baisser rideau, quelques heures du moins.