Leur travail devenait encore plus clandestin que d’habitude.
À Gràcia, tout paraissait tranquille. Les rues baignaient dans la fraîcheur bleutée du matin de printemps ; Judit m’attendait pour le cours, je suis arrivé un peu essoufflé. Elena et Francesc seraient absents, ils habitaient trop loin pour venir à pied. La mère de Judit était là, c’était la première fois que je la rencontrais ; j’ai été présenté comme “Lakhdar, mon professeur d’arabe”. Elle paraissait beaucoup plus jeune que je ne l’aurais imaginé ; elle portait un jean moulant, un tee-shirt bleu où était inscrit I’d prefer not to et s’appelait Núria. J’ai repensé à ma propre mère, elles devaient avoir environ le même âge — pas la même vie, il n’y avait qu’à les regarder.
Le cours en tête à tête s’est bien passé, même si Judit était un peu absente. Nous avons lu un passage d’Ibn Batouta qui me semblait convenir à l’actualité. Ibn Batouta se trouve en Inde, auprès du Sultan Muhammad Shah, et il raconte qu’un Cheikh appelé Chihab-ud-din, très puissant et très respecté, refusa de se rendre auprès du Sultan qui l’avait convoqué ; le Cheikh explique à l’envoyé de la cour “qu’il ne servirait jamais un tyran”. Le Sultan l’a donc envoyé prendre de force :
— Tu dis que je suis un tyran ?
— Oui, répondit le Cheikh, vous êtes un tyran, et parmi vos tyrannies, il y a ceci et cela, et il commença à en énumérer un certain nombre, comme la destruction de la ville de Dehli et l’expulsion de ses habitants.
Le Sultan tendit son épée à son vizir en lui disant :
— Si je suis un tyran, coupe-moi la tête !
— Celui qui vous traite de tyran est un homme mort, mais vous-même savez parfaitement que vous en êtes un, interrompit le Cheikh.
Le Sultan le fit arrêter et l’enferma quatorze jours sans manger ni boire ; chaque jour on l’amenait à la salle d’audience, où les juges lui demandaient de retirer ce qu’il avait dit.
— Je ne retirerai pas mes paroles. J’ai l’étoffe des martyrs.
Le quatorzième jour, le Sultan lui fit parvenir un repas, mais le Cheikh refusa :
— Mes biens ne sont déjà plus de ce monde, remporte cette nourriture.
Quand le Sultan apprit cela, il ordonna qu’on fît ingérer au Cheikh quatre livres de matière fécale ; des hindous idolâtres se chargèrent de l’exécution : ils ouvrirent les joues du Cheikh avec des tenailles, mélangèrent les excréments à de l’eau et réussirent à les lui faire avaler.
Le lendemain, on le porta devant une assemblée de notables et d’ambassadeurs étrangers, pour qu’il se repente et retire ce qu’il avait dit — il refusa une fois de plus, et fut décapité.
Que Dieu ait pitié de son âme.
Une fois le texte traduit, en guise d’exercice, nous avons discuté, en arabe littéraire, autour de la détermination du Cheikh et de cette question : faut-il céder devant les puissants ? J’ai dit que je ne croyais pas que le sacrifice du Cheikh ait servi à grand-chose. Il aurait sans doute été plus utile en restant en vie, continuant le combat, quitte à revenir sur ses propos. Judit était plus sage que moi, plus courageuse aussi peut-être :
— Je suis d’avis que son sacrifice a été utile — il faut que les tyrans sachent ce qu’ils sont. La détermination du Cheikh jusque dans la mort a montré au Sultan qu’il y a des idées et des gens que l’on ne peut pas vaincre. De plus, si le Cheikh s’était rétracté, Ibn Batouta n’aurait pas raconté cette histoire et son combat serait resté inconnu de tous, alors que son exemple est profitable.
Elle s’exprimait bien, son arabe était fluide, avec de belles expressions, sans fautes de grammaire.
On a commencé à parler politique ; j’ai pensé aux Syriens, torturés et bombardés tous les jours, et au courage qu’il leur fallait pour continuer le combat, dans la longue guerre contre leur Sultan qui, lui aussi, devait savoir pertinemment qu’il était un tyran.
J’ai quitté Judit aux environs de treize heures ; je lui ai proposé de sortir faire un tour, ou de prendre un café ; elle a décliné avec un joli sourire. Elle avait rendez-vous dans l’après-midi pour se rendre à la manifestation avec des camarades.
Du coup j’étais libre comme l’air, je suis allé m’asseoir plaça del Sol, sur un banc, j’ai lu pendant quelques heures un polar de Vázquez Montalbán ; son détective, Pepe Carvalho, était le type le plus désabusé, prétentieux et antipathique de la terre ; ses intrigues étaient d’un ennui absolu, mais sa passion pour la bouffe, le sexe et la ville finissaient par rendre ses livres plaisants. En fin de compte, j’apprenais pas mal de trucs sur l’Espagne, sur Barcelone, des mots et des expressions nouvelles toujours utiles. Une fois le bouquin terminé, j’ai pris le chemin du centre-ville. L’hélicoptère tournait toujours, plutôt bas ; le vent transportait une odeur de brûlé, des nappes de fumée alourdissaient l’air ; des sirènes de police lointaines striaient le calme apparent des ruelles et en débouchant à l’angle de l’avenue Diagonal, devant un des plus grands hôtels de Barcelone, je suis tombé sur des centaines de personnes avec des pancartes ; les drapeaux anarchistes noirs et rouges flottaient sur l’obélisque, brandis par des dizaines de manifestants grimpés sur le piédestal ; la foule paraissait occuper tout le passeig de Gràcia. La vitrine de la Deutsche Bank avait volé en éclats sous les coups de marteau ; j’ai vu un groupe de jeunes s’attaquer à la Caisse d’Épargne d’à côté, en chantant, en peignant des graffitis à la bombe rouge — l’hélicoptère était tout proche maintenant, au-dessus de nous, il devait observer les activistes ; en contrebas, vers la place de Catalogne, d’immenses colonnes de fumée s’élevaient vers le ciel et on apercevait la lueur des flammes — la ville brûlait, au son des porte-voix gueulant des slogans, des chants, des musiques en tout genre, des sirènes, c’était un spectacle assourdissant, brutal, aveuglant, qui faisait battre le cœur à l’unisson des centaines de milliers de spectateurs immobiles, empêchés par leur nombre de se déplacer ; plus je descendais vers le cœur de Barcelone, par les rues adjacentes, plus les brasiers s’allumaient — au milieu d’une avenue, une barricade de poubelles achevait de se consumer dans une odeur d’enfer. Place Urquinaona, c’était la bataille — dans les flammes et la fumée, une multitude de jeunes, compacte et mouvante, avançait contre deux fourgons de police en leur balançant les hampes de leurs drapeaux, des canettes, des détritus, puis refluait en désordre quand les véhicules se mettaient en mouvement, deux grosses bestioles bleu marine aux yeux couverts de grilles de métal qui ont vite craché leurs occupants, casqués, masque à gaz sur le nez : certains avaient des fusils à la main, ils ont commencé à tirer sur la foule, les détonations s’accompagnaient de flammèches sortant du canon de leurs armes — les jeunes ont reculé sous les balles en caoutchouc et les lacrymogènes ; quelques-uns, un foulard sur la figure pour se protéger des gaz, ont poursuivi leur offensive — ils n’avaient plus rien à lancer à part des insultes.
J’étais sur le côté de la rue, réfugié avec d’autres passants dans un renfoncement. En face de nous, une voiture de pompiers essayait de maîtriser l’incendie d’un Starbucks Café, symbole sans doute du capitalisme à l’américaine, dont les vitrines pendaient, en lambeaux, étranges tissus de verre brisé. De temps en temps, un flic s’avançait, épaulait et visait posément avant de se replier vers ses collègues, comme un chasseur ou un soldat et on se demandait quel effet pouvaient avoir ces projectiles tant les tirs étaient extraordinairement violents, effrayants.