Выбрать главу

La vie c’est la tombe, c’est la rue des Voleurs, Terminus Nord, une promesse sans objet, des mots vides.

L’arrivée du Cheikh Nouredine a coïncidé avec le diagnostic de la tumeur de Judit. Le médecin soupçonnait que les allergies, la sinusite ou Dieu sait quelle dépression pouvaient être les symptômes d’une affection plus grave ; ses parents avaient payé le scanner de leur poche pour éviter les lenteurs de la Sécurité sociale et le résultat était tombé, quelque chose grandissait sur le côté de son cerveau. Il fallait encore attendre pour savoir si cette “chose” était soignable, opérable, maligne, bénigne, s’il y avait un espoir ou si son pronostic vital était engagé, comme disent les toubibs — j’ai encaissé la nouvelle comme une beigne. Judit me l’a pourtant annoncée avec douceur, comme si elle était plus préoccupée par moi que par elle-même, un effet de la maladie peut-être. Sa mère avait du mal à retenir ses larmes, ses yeux semblaient vibrer continuellement. Judit allongée sur son canapé me prenait gentiment la main, et j’avais envie de chialer moi aussi, de crier, de prier, je pensais ya Rabb, n’emporte pas Judit vers la mort, s’il te plaît, tu ne peux pas prendre toutes les femmes que j’ai aimées, je repensais à Meryem, peut-être était-ce moi qui leur transmettais la maladie de la mort, pitié Seigneur, laissez vivre Judit, j’aurais facilement troqué mon existence merdique contre sa vie, mais je savais bien que l’échange ne valait pas.

En rentrant je suis passé consulter Internet, j’ai regardé des dizaines de pages sur les tumeurs cérébrales, il y avait de tout, d’horribles descriptions de l’évolution des symptômes dans certains cas, de belles histoires de guérison dans d’autres, je me disais c’est impossible, Judit a vingt-trois ans, d’après telle statistique les cancers graves sont très rares à cet âge, c’est sûr, tout cela n’est qu’une fausse alerte, et j’étais tellement pris par cette errance macabre dans les descriptions des recoins de la mort que je suis arrivé en retard à mon rendez-vous avec Nouredine, près de la place de Catalogne, essoufflé, tendu, triste et inquiet.

Le Cheikh n’avait pas changé, il était attablé en terrasse devant un café, l’air noble, bien habillé ; un jeune type l’accompagnait, le crâne rasé, une barbe noire ; il s’est levé à mon approche et s’est jeté dans mes bras : Bassam, Bassam nom de Dieu, la joie m’a pris, Bassam, ça alors, Bassam, il m’a dit Lakhdar mon frère, m’a serré sur sa poitrine et pour un peu j’en oubliais de saluer Nouredine qui rigolait en voyant la chaleur de nos retrouvailles, j’ai dit Bassam mon vieux même ta mère ne te reconnaîtrait pas, il a répondu et toi avec tes cheveux blancs, on dirait que tu es devenu meunier. Ça fait du bien de te voir, merci à Dieu.

Tout ému j’ai donné aussi l’accolade au Cheikh — et aussitôt nous ne savions plus quoi nous dire, par où commencer. Bassam s’était rassis, il ne souriait plus ; il avait le regard dérangeant des aveugles ou de certains animaux aux yeux effrayés et fragiles qui paraissent toujours fixer le lointain. Le Cheikh Nouredine a commencé à m’interroger sur ma vie à Barcelone ; il voulait savoir de quelle façon j’étais arrivé jusqu’ici. Je leur ai raconté à peu près mes aventures ; bien sûr je leur ai caché la fin de l’épisode Cruz. Lorsque j’ai évoqué l’incendie de la Diffusion de la Pensée coranique, le Cheikh a hoché le chef avec une moue de dégoût : la lâche vengeance d’un impie, d’une raclure qui a profité de notre absence pour s’en prendre au Livre lui-même, quel déshonneur. Il avait laissé échapper cette phrase à brûle-pourpoint, avec des accents de colère dans la voix — je me suis soudain rappelé le libraire, sa surprise muette lorsqu’il m’avait vu débarquer dans son magasin ; il s’était peut-être vengé. C’était possible. La vie n’est qu’une suite de fausses réponses et de malentendus.

Bassam continuait de se taire ; il balançait de temps en temps la tête, dévisageait les passants, regardait les jambes des filles, les yeux toujours aussi vides.

J’avais une pleine malle de questions pour Bassam et Nouredine — j’ai osé lancer la première, que s’était-il passé, pourquoi avaient-ils disparu tout à coup ? Le Cheikh a eu un air de surprise, mais c’est toi qui n’étais plus là, fils. Quand nous sommes revenus de cette réunion à Casablanca, j’ai découvert nos locaux incendiés — tu n’avais pas laissé d’adresse. Nous t’avons même soupçonné un moment. Puis j’ai appris par Bassam (il s’est un peu secoué en entendant son nom, comme s’il se réveillait) que tu avais une relation avec une jeune Espagnole et que tu étais parti sans laisser de traces. Sur un ton de reproche, avant d’ajouter mais c’est de l’histoire ancienne, nous t’avons pardonné.

J’étais tellement abasourdi que j’ai cherché dans ma mémoire le souvenir d’une réunion à Casablanca, sans succès. Je me suis tout de même excusé de ce malentendu ; j’ai dit que j’avais pris peur après l’attentat de Marrakech et l’incendie.

Le Cheikh a balayé tout cela d’un geste de la main.

J’ai compris que je n’en apprendrais pas plus.

J’ai demandé à Bassam où il était pendant tout ce temps ; il m’a regardé avec ses yeux vides, ses yeux d’aveugle, ses yeux de chien. C’est Nouredine qui a répondu à sa place : il était avec moi, en train de parfaire sa formation.

Bassam a hoché la tête.

Puis le Cheikh nous a invités à déjeuner dans un restaurant libanais près de la place de l’Université. Bassam suivait. C’était un fantôme — il était peut-être épuisé par le décalage horaire, j’ai pensé.

Il a repris du poil de la bête devant la bouffe : au moins il n’avait pas perdu l’appétit, ça m’a rassuré. Il a ingurgité une assiette de hoummous, une salade et trois brochettes comme si sa vie en dépendait ; un vague sourire s’affichait sur son visage, entre deux bouchées.

Pendant le repas, nous avons surtout discuté politique, comme d’habitude, comme aux temps de la Diffusion ; la victoire de l’Islam aux élections en Tunisie et en Égypte était une grande nouvelle ; en Syrie, il prévoyait une défaite du régime à moyen terme, in cha’ Allah, après une guerre sanglante. Curieusement, il n’a pas parlé du Maroc, comme si ce terrain avait cessé de l’intéresser. Je lui ai demandé ce qui l’amenait en Espagne — rien de spécial, m’a-t-il répondu. Une réunion d’associations caritatives, de donateurs. Un dîner de gala. Dans un palace. Avec des footballeurs du Barça. À l’initiative de la Reine d’Espagne.

J’étais sur le cul. Nouredine dans un hôtel de luxe avec des Princes pour une soirée de charité.

La fondation pour laquelle je travaille à présent a toutes sortes d’activités, a-t-il ajouté en souriant.

J’ai demandé à Bassam combien de temps il comptait rester ; il s’est secoué, comme si ma question le surprenait, avant de répondre je ne sais pas, quelques jours au moins.

Ça c’était une bonne nouvelle.

J’ai convaincu Bassam de renoncer à son hôtel pour m’accompagner rue des Voleurs — il gagnerait en amitié ce qu’il perdrait en confort. Le Cheikh Nouredine l’y a encouragé, il vaut mieux découvrir une ville avec ses habitants, a-t-il dit en rigolant. J’avais du mal à imaginer que le soir même il serait au milieu d’une foule de nobles et de richards dans des salons élégants, un verre de jus d’orange à la main, à serrer les mains de tous ces Bourbons — lui le bastonneur de mécréants, l’homme qui nous enflammait et nous poussait à la révolte allait dîner peut-être à la même table que Juan Carlos, dont on parlait dans tous les journaux : le Roi s’était récemment distingué au cours d’une chasse à l’éléphant, en Afrique, et des photos du monarque en compagnie d’un pachyderme mort avaient fait le tour de la Toile — cela me rappelait les Mémoires de Casanova, paraissait d’un autre âge. Comme si les monarchies ne pouvaient pas se débarrasser de la violence et de la cruauté ; le Destin les y poussait : dans sa jeunesse, Juan Carlos avait accidentellement tué son frère d’une balle ; son petit-fils venait de se tirer malencontreusement une cartouche dans le pied ; tout un régiment d’éléphants crevés témoignait de la royale passion pour les armes à feu. Au moins, à côté, le Roi du Maroc avait le mérite de la discrétion.