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sois fort, il se peut que l’Heure soit proche,

ça m’a rappelé un verset du Coran, c’était très étrange et solennel comme adieu. Nouredine s’est aperçu que j’avais entendu, il a souri en disant soyez sages, n’oubliez pas Dieu et vos Frères, et il est parti dans un taxi jaune et noir.

Bassam l’a regardé s’en aller comme si c’était le Prophète lui-même qui disparaissait.

Il était temps de le reprendre en main, comme autrefois ; je lui ai dit bon, maintenant on va se taper quelques bières en terrasse et draguer les filles, c’est moi qui rince.

Il a eu un air de tristesse infinie, il s’est balancé d’un pied sur l’autre comme s’il avait soudain envie de pisser, il m’a pris la main, on aurait dit une petite fille perdue.

— Allez viens, j’ai dit, on va faire la bringue.

Il s’est laissé traîner comme le chiot ou l’enfant qu’il n’avait jamais cessé d’être.

Si les gens t’interrogent au sujet de l’Heure dernière, réponds : “Seul Dieu en a connaissance.” Qu’en sais-tu ? Il se peut que l’Heure soit proche. Dieu a maudit les Infidèles et leur a préparé un brasier, qu’ils y demeurent pour l’éternité, sans trouver ni allié ni secours.

j’ai cherché dans le Coran dès le lendemain, après une soirée à regarder Bassam sombrer dans le mutisme devant un Coca-Cola, alors que nous profitions des terrasses bondées autour du MACBA, dans le bruit extraordinaire des skateurs, cascade de planches frappant le pavé, cliquetis interminable et désordonné — Bassam observait les planchistes à roulettes d’un air incrédule, et c’est vrai que pour un novice leur activité était des plus déroutantes ; ils parcouraient à peine quelques mètres sur la place, essayaient une figure, un bond ou un sautillement qui paraissait dérisoire et se soldait toujours par le même résultat : la planche se retournait, tombait sur le sol, et son propriétaire se retrouvait à pied, le temps de récupérer son engin et de recommencer, comme Hassan le Fou tournait éternellement ; la rumeur de ces dizaines de skates entrechoqués montait du parvis avec une régularité féroce ; les spectateurs assis sur la margelle de marbre profitaient du spectacle continu de ces évolutions sonores, touristes au repos les jambes ballantes, bardés d’appareils photo et de sacs à dos, adolescents vidant des bières, fumant des joints, clochards puceux biberonnant leurs litrons sur des couvertures raidies par la crasse, flics en goguette surveillant tout ce beau monde d’un œil aussi dubitatif que celui de Bassam — au bout d’un moment le bruit finissait par taper sur le système ; continu mais irrégulier, il était impossible de s’y habituer. Bassam lorgnait ce cirque avec un air de mépris ; il ne disait pas grand-chose, se contentant de me faire un signe quand passait un short moulant, une minijupe ou une poitrine particulièrement développée. J’essayais de lui parler, mais les sujets de conversation s’épuisaient les uns après les autres ; il refusait d’évoquer le passé, à part nos années d’enfance à Tanger, quelques anecdotes du collège ou du lycée, comme si nous étions des vieillards.

J’ai été soulagé quand il a voulu aller se coucher.

Le lendemain donc j’ai cherché dans un répertoire informatique les mots prononcés par Nouredine, , le verset se trouvait dans la sourate Al Ahzâb, Les Alliés ; il y était question de l’heure dernière, de l’heure du Jugement, où un feu éternel était promis aux non-croyants. Je me suis demandé si je n’étais pas paranoïaque, une fois de plus ; il me semblait que ce verset anodin, dans la bouche de Nouredine, était un message codé ; Bassam devait attendre l’heure pour déclencher des flammes d’apocalypse, ce qui justifierait qu’il tourne en rond à Barcelone sans réussir à m’expliquer ce qu’il foutait là ; je savais qu’il avait un visa de touriste d’un mois — il était tout aussi incapable de me raconter par quel miracle il l’avait obtenu.

J’imaginais un attentat, une explosion, avec ses amis pakistanais de la mosquée, comme il disait ; une vengeance pour la mort de Ben Laden, un coup d’éclat pour déstabiliser encore plus l’Europe au moment où elle semblait vaciller, se fissurer comme un beau vase fragile, des représailles pour les enfants syriens morts, pour les enfants palestiniens morts, pour les enfants morts en général, toute la rhétorique absurde, la spirale de la bêtise, ou tout simplement pour le plaisir de la destruction et des flammes, que sais-je, j’observais Bassam dans sa solitude et son enfermement, ricochant comme une boule de billard dans la rue des Voleurs contre les tristes putains, les drogués, les pouilleux et les barbus de la mosquée, je le revoyais absorbé par le ressentiment devant cette photographie décadente rambla Catalunya, , je le voyais lorgnant le sexe de Maria sur le pas de sa porte, je l’imaginais porteur de valises à Marrakech, assassin au sabre à Tanger, combattant au Mali ou en Afghanistan, ou peut-être rien de tout cela, peut-être juste un homme perdu tout comme moi dans le tournoiement de la calle Robadors, un homme creux, un homme-tombe, un homme qui cherchait dans les flammes la fin d’un monde déjà mort, un guerrier de théâtre d’ombres, qui sentait confusément qu’il n’y avait plus de réel autour de lui, plus de tangible, plus de vérité, et qui se débattait, mû par le dernier souffle de la haine, dans un vide cotonneux, un nuage, un homme muet, un homme sourd qui exploserait dans un train, dans un avion, dans une rame de métro, pour personne, , l’Heure approche peut-être, je voyais la bonne tête ronde de Bassam prier, je n’attendais plus de réponses à mes questions, plus de réponses, un chirurgien inconnu allait bientôt ouvrir le crâne de Judit pour en extirper la maladie, autour de nous le monde flambait et Bassam se tenait là, debout comme un serpent charmé, un homme vide dont l’heure sonnerait bientôt, un soldat de désespérance qui portait ses cadavres dans les yeux, tout comme Cruz.

, les jours étaient longs et silencieux — Bassam suivait son rituel, sans rien dire, il attendait, il attendait un signe ou la fin du monde, comme j’attendais l’opération de Judit, qui s’annonçait plus longue et difficile que prévue ; le soir je sortais faire un tour avec Mounir dans l’humidité tiède de Barcelone qui rappelait celle de Tanger, celle de Tunis — nous laissions Bassam avec soulagement rue des Voleurs pour aller à notre petite terrasse un peu plus au sud, calle del Cid ; on y buvait des bières, bien planqués dans cette ruelle oubliée, et Mounir était d’un grand réconfort, il arrivait toujours à me faire marrer : malgré sa situation fragile, il conservait son sens de l’humour, son énergie, et il parvenait à m’en communiquer un peu, à me faire oublier tout ce que j’avais perdu, tout ce qui s’était brisé, malgré le monde autour de nous, l’Espagne qui s’enfonçait dans la crise, l’Europe qui se détruisait sous nos yeux et le Monde arabe qui ne sortait pas de ses contradictions. Mounir avait été soulagé par la victoire de la gauche aux élections présidentielles en France, il y voyait un espoir, il était optimiste, rien à faire, lui le petit voleur, le trafiquant il pensait que la Révolution était encore en marche, qu’elle n’avait pas été définitivement écrasée par la bêtise et l’aveuglement, et il riait, il riait des millions d’euros engloutis dans des banques ou dans des pays condamnés, il riait, il était confiant, tous ces malheurs n’étaient rien, sa misère à Paris, sa misère à Barcelone, il lui restait la force des pauvres et des révolutionnaires, il disait un jour Lakhdar, un jour je pourrai vivre décemment en Tunisie, plus besoin de Milan, de Paris ou de Barcelone, un jour tu verras, et moi qui n’avais pourtant jamais réellement voulu quitter Tanger, qui n’avais jamais vraiment partagé ces rêves d’émigration je lui répondais qu’on serait toujours mieux bien planqués dans le Raval, dans notre palais des ladres, à regarder le monde s’effondrer,