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CATHERINE PERREL

RUE INVOLONTAIRE

Paquet de lettres – d’un seul homme

à différents destinataires

1

À six longs coups de sonnette

4e étage, gauche

4, rue Tverskaïa, ou peut-être 3

J’ai fait votre connaissance en suivant le zigzag de votre escalier étroit et plutôt obscur. Sur la plaque à l’entrée de l’appartement, sur un fond blanc encadré de rouge, figurait votre nom, inscrit tout en bas. Pardonnez-moi, mais je l’ai oublié. Je me souviens seulement que vous, c’est six longs coups de sonnette. C’est déjà une information ! Le premier coup de sonnette, de préférence bref, est accaparé par le locataire le plus respectable de l’appartement. En général, un enchef, un homme à cartable. Il n’a pas le temps d’écouter et de dénombrer les sonneries. Dès que le premier coup métallique lui heurte l’oreille, il cesse de compter et retourne à ses chiffres et ses rapports. L’homme aux deux coups de sonnette, lui, n’est pas un être à cartable, mais un adjoint au cartable. Il est respectable grosso modo, il bénéficie d’une ration ipso facto, mais il travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre, qu’il dorme ou qu’il veille. Alors que le locataire aux six coups de sonnette ne compte pas. C’est un homme qui pâtit patiemment. Rien de plus. Et je sais que vous, qui comptez avec patience vos six sonneries, vous êtes si docile que vous tournerez jusqu’au dernier feuillet cette lettre indésirée. Au fond, c’est tout ce qu’il me faut. Être entendu.

Voilà comment j’ai contracté cette étrange maladie qu’on pourrait appeler épistolomanie. C’était il y a deux ans, quand la vodka suscitait de longues et soudaines files d’attente, et qu’on nous rendait la monnaie en timbres-poste. Je bois. À cause de quoi ? me demanderez-vous. Un regard trop sobre sur la réalité. Je suis vieux – j’ai les cheveux filasse et les dents jaunasses – et la vie est jeune, donc il faut me laver, comme une tache, m’effacer avec de la vodka. C’est tout.

Comment je commence mes matinées ? Levé de bonne heure, je vais au croisement et j’attends. Comme un chasseur à l’affût. Assez vite, ou parfois pas vite du tout, d’un côté ou de l’autre du carrefour apparaît une carriole remplie de caisses en bois. Dedans, bien fermé sous du verre et des bouchons, il y a de l’alcool. Je sors de mon immobilité et je suis la carriole, où qu’elle aille, jusqu’à l’arrêt et le déchargement. Voilà qui vous donne l’impression de marcher d’un pas solennel derrière un catafalque portant vos propres cendres.

Mais il ne s’agit pas de ça. Il s’agit des timbres, dont on se servait à l’époque pour remplacer la monnaie qui manquait. Que pouvait bien faire un homme vivant à l’écart des autres, loin de tous, avec des timbres ? Ces petits rectangles dentelés et collants destinés à ceux qui communiquent rapprochent leurs cœurs, se collent les uns contre les autres. J’avais accumulé une bonne quantité de timbres. Ils étaient mis de côté, à l’écart, au bout de la table. Et ils voulaient travailler, être compris. Je ne sais trop comment – j’étais à moitié saoul – j’ai séparé leurs dentelures et j’ai décidé (nous autres, les ivrognes, nous ne sommes pas de mauvaises gens) de faire plaisir à un timbre.

Mais à qui écrire ? Personne en vue. Et pas d’enveloppe, pas de papier à lettres. J’ai quand même expédié ma première missive, je l’ai pliée en petit bateau, j’ai collé le timbre dessus et j’ai écrit : « Au premier qui la ramassera. » Ne restait plus qu’à ouvrir le vasistas et à la jeter, comme dans une boîte aux lettres.

Voilà comment cela s’est passé. Avec mon coauteur, la vodka, nous nous sommes peu à peu pris de passion pour la chose épistolaire. Ça nous a fait un peu d’esprit à nous mettre sous la dent. Il ne faut pas vous fâcher. Et d’ailleurs, avec vos six sonneries, vous ne devez pas vous fâcher trop vite. Au fait, à quel coup de sonnette commencez-vous à être nerveux ? Au quatrième, ou peut-être au cinquième ? Comme chacun, vous attendez votre chacune, ou comme chacune, votre chacun. Et moi, je suis vieux, et je n’attends plus ni l’un ni l’une. Il n’y a plus que l’autre, qui me rend visite : il se glisse dans mon âme en me fixant de ses orbites vides, en me glaçant le sang – et parfois, j’ai tellement la nausée, tellement froid au cœur que je voudrais… mais qu’est-ce que je dis ? La bouteille est finie. Je vais en chercher une autre. En chemin, je mettrai la lettre à la boîte. Moi aussi, un jour on me mettra dans une boîte. Alors, au revoir. Ou plutôt, à jamais.

2

À n’importe qui

Première fenêtre à gauche,

à côté de l’entrée de droite,

3e étage

51, rue Arbat

J’ai fait exprès de coller six fois plus de timbres que nécessaire, j’en ai à jeter au vent. Peut-être le facteur se montrera-t-il plus indulgent et moins effrayé par l’étrange adresse.

De vous, je ne sais qu’une chose, citoyen n’importe-qui : sous le porche de votre immeuble figure le nombre 51, et au plus profond de la nuit, quand l’obscurité atteint son zénith et que s’éteint la centaine de fenêtres de votre stupide immeuble lourdaud, seule la vôtre reste allumée, cachant sa lumière derrière un rideau blanc.

Je le sais parce que j’aime me promener la nuit. Manifestement, le sommeil n’est pas votre meilleur ami. Et quand tous sont arrivés au bout de leurs pensées du jour et ont rompu le contact entre leurs deux hémisphères cérébraux, vous, vous poursuivez votre pensée. Et moi aussi. Nous ne sommes plus que tous les deux. Vous savez, parmi la multi-multitude des confréries, il y a celle des cierges. Elle remonte à des temps anciens. Quand il manque aux gens un sou pour acheter un cierge votif, ils se cotisent puis le tiennent ensemble, doigts contre doigts. Et donc, vous et moi, nous sommes frères de cierge. Compagnons de la pensée qui ne s’éteint pas. Même si nous ne nous connaissons pas, que nous ne nous sommes jamais vus et que nous ne nous verrons sans doute jamais.

Ainsi, j’aime me promener la nuit. Le jour, quand l’espace rayonne de soleil et que dans la ville tournent les rayons des roues et s’arrachent les pas, le temps est peu perceptible. Mais avec la nuit, quand les objets, vivants et morts, s’inaniment, l’ombre prend la place de la chose et la repousse dans les rêves, dans la vie ombreuse. Au-dessus des rues vides, les cadrans des horloges sont allumés. Et le temps, en faisant courir les pointes de ses aiguilles noires, comme moi maintenant la pointe de ma plume, inscrit ses pensées dans les ténèbres.

Notre temps est le temps du temps. Nous avons renoncé à conquérir les espaces, annexer les territoires. Nous avons conquis le temps, annexé l’époque. Et cette nouvelle propriété socialiste doit être étudiée soigneusement, et à fond. C’est ce que je fais à ma façon.

Très chère fenêtre qui ne s’éteint pas, je bavarde souvent avec vous, debout sur le trottoir d’en face. Personne ne nous dérange, hormis de rares voix d’ivrognes et le grondement déferlant des camions nocturnes. Le temps m’apparaît tantôt comme un tourbillon d’instants, tantôt comme une chute d’eau tombant vers l’avenir. Si le vent des instants avait suffisamment de force pour m’arracher mon chapeau (d’autres y ont laissé la tête), cela signifierait-il que j’ai salué la révolution ? Mes pensées creusent toutes cette question, comme la goutte d’eau la pierre.