C’était insupportable. En lui, tout s’indignait, toutes ses pensées s’insurgeaient contre l’intrusion d’« à-quoi-bon ». La pensée grandissait, comme une goutte d’acide sulfurique s’élargissant sur un tissu. Il sentait qu’il perdait la maîtrise de lui-même et qu’elle s’en emparait. Un passant fixa tout à coup des yeux son visage et s’arrêta, regardant avec crainte derrière lui. Il avait le front couvert de sueur. Pour tenter de vaincre le spasme psychique, il se protégea des regards en enfilant rapidement son chapeau, et le baissa sur ses yeux. Au même moment, la pensée, tel un fil sortant de l’aiguille, tomba de sa conscience. Tout cessa aussi brutalement que cela avait commencé.
3
L’homme qui examinait avec désarroi – à la recherche d’une cause – l’espace autour de lui et le temps avant et après « ce moment-là » ne devina pas qu’il n’avait qu’une seule chose à faire : regarder dans son chapeau.
N’importe quelle circonvolution cérébrale, de même que n’importe quelle rue, possède ses faits divers. Les pensées avancent sur le trottoir gris du cerveau tantôt dans les rangs serrés du syllogisme, tantôt s’éparpillant en passants solitaires, certains courbés sous le poids du sens, d’autres la tête en l’air, comme des épis vides. Dans le crâne de celui qui est pendu au téléphone, les pensées sont elles aussi pendues toute la journée à des fils associatifs, faisant et défaisant les liens. Certaines pensées mènent une vie solitaire, pantouflarde, dans leurs neurones. D’autres parcourent en tous sens les circonvolutions du cerveau en quête d’un surcroît de pensée. À la nuit, la ville cérébrale, bien à l’abri sous la calotte crânienne, s’endort. Les passerelles entre les dendrites se retirent. Les pensées sombrent dans le sommeil – et seuls les rêves gardent la nuit en patrouillant dans les méandres vides du cerveau.
L’aube étend ses rayons jusque dans la conscience. Les pensées sortent de leurs neurochambres, accordant sujet et prédicat. Le syllogisme fait sa gymnastique matinale : la prémisse mineure saute par-dessus la majeure, et la majeure par-dessus la conclusion. Tout juste réveillée, la conception du monde conçoit à toute force.
Il n’est pas difficile d’imaginer ce qui se produisit quand, lors de l’un de ces moments ensoleillés, apparut à la lumière éclatante du tout petit monde intracrânien le crépusculaire Àquoibon. Il avançait, traînant avec embarras son ombre derrière lui et tentant d’échapper à des associations désagréables. Mais les associations le remarquèrent aussitôt et, se renfrognant de tous leurs sens, elles examinèrent avec insistance l’allure àquoiboniste. Quelque part retentit un bref « Sus ! » – ailleurs : « À quoi bon laisser vivre Àquoibon ? » Les pensées formèrent une foule qui lui emboîta le pas, de plus en plus près. Il aurait bien essayé de se faufiler dans une des circonvolutions, mais il se retrouvait face à des chaînes d’associations hostiles qui se tenaient par la main. Àquoibon accéléra le pas. La distance qui le séparait de ses poursuivants diminuait. Ils avançaient maintenant au pas de course. La foule penseresse approcha, prête à lui tomber dessus et à le vider de tout son sens. Rassemblant ses dernières forces, Àquoibon tourna dans un méandre désert du cerveau et courut jusqu’à l’os. Mais la traque continuait et il entendait se rapprocher le pas acéré des pensées. Il fallait se décider. Devant, en travers de la paroi temporale, zigzaguait une suture crânienne. Àquoibon s’y faufila et bondit au-dehors. Juste en face de lui, collant son cuir jaune à la peau de la tempe, se dressait la doublure intérieure du chapeau. Le fugitif, sans même reprendre haleine, sauta entre la toile et le cuir puis s’immobilisa pour écouter l’outre-crâne.
La traque semblait s’être calmée, s’être interrompue quelque part là-bas, derrière l’os frontal. La pensée resta dans son refuge, s’efforçant de ne pas bouger. C’est ainsi que se produisit la première migration de pensée de l’histoire : poussée par l’extrême nécessité, l’idée passa du cerveau à son entourage, de la tête – au chapeau.
4
On ne peut plus classiquement, sa femme le trompait avec un amant on ne peut plus classique. Celui-ci possédait des cols taille 42 et des biceps de trente-huit centimètres. Dans sa jeunesse, sa pensée était répartie de façon plus ou moins régulière dans tout son système nerveux. Mais par la suite, elle s’était concentrée dans les quatrième et cinquième vertèbres lombaires, qui gouvernent, comme chacun sait, les réflexes sexuels. Pour l’amant, les femmes ne se distinguaient que par la couleur de leur robe qui, soit dit en passant, est impossible à distinguer au crépuscule. Crépuscule avec lequel il était d’ailleurs en très bons termes. Et quand, après n étreintes, une clé plate fouilla la serrure de la porte d’entrée, l’amant se précipita dans le coin le plus sombre, en quête d’un coup de main dudit crépuscule. Tout près – devant la porte fermée – passèrent des pas familiers et chiches. À droite, le battant d’une porte claqua. L’amant, en arrangeant sa tenue, gagna l’entrée sur la pointe des pieds et, après avoir échangé un baiser silencieux, prit son chapeau sur le crochet du portemanteau. Dans sa précipitation, il ne vit pas que c’était celui du mari. Le feutre gris frotta docilement sa laine rêche entre l’index et le pouce de sa main gauche.
5
L’amant marchait dans les rues endormies de la ville, en s’éventant avec le chapeau. Le ciel avait allumé les feux verts des étoiles : la route de la vie était libre.
Sa poitrine aspirait aisément l’air noir. Il pensait : que c’est bien que la vie n’ait aucun sens, que c’est bien que j’aie eu une femme pour le dîner et que là-bas, à la maison, sur la table attendent du jambon et une bouteille de vin blanc, que c’est bien que quelque part quelqu’un pense à la place de ceux qui peuvent ne pas penser. L’homme regarda devant lui : la bosse d’un pont se rapprochait. Les lumières de la ville nuiteuse tentaient de se noyer – mais elles ne pouvaient pas : la rivière et le vent les berçaient sur l’onde noire. Il alla jusqu’au milieu du méandre et se pencha par-dessus le parapet du pont. Des gouttes de pluie dispersées en bruine fine lui tombèrent dessus. Il lui fallait mettre son chapeau. Voilà, ça y était.
Àquoibon, sentant l’os humain chaud appuyer sur le cuir de son logement provisoire, se ranima. Diable, il n’était pas fait pour les affres de la vie extracrânienne. Il se souvenait de la chaleur du cerveau, du moelleux du cortex, de la profondeur accueillante des circonvolutions des pensées. Il s’extirpa du giron de cuir, s’approcha de la suture temporale et sauta avec précaution dans le cerveau de l’inconnu.
Il y a des cerveaux qui sont des centres cérébraux perpétuellement sur le qui-vive – sous les lampions toujours allumés des sens – dont les circonvolutions se croisent comme les carrefours des avenues new-yorkaises. Il y a des esprits calmes, mais travailleurs, comme un village de pêcheurs. Ils aiment les pauses ensommeillées (Descartes dormait onze heures par jour), mais, quand ils se réveillent, ils jettent leurs nasses dans la réalité et attendent patiemment d’attraper quelque chose. Il y a des esprits qui étaient des esprits mais se sont décatis, ont gaspillé les pensées qui les habitaient, les ont laissées s’entasser sous le sable des secondes, se transformant en pensées de musée visitées par de rares pensées-touristes. C’était exactement le cas du cerveau de l’homme qui venait d’enfiler un chapeau inconnu abritant un Àquoibon inconnu dans son bandeau de cuir. La pensée, impatiente de retrouver un cerveau, sauta dans cette tête elle aussi inconnue et se mit à parcourir à toute allure – avec le zèle d’un authentique touriste – tous ses coins et recoins les plus cachés. Les pas d’Àquoibon effleurèrent tous les neurones, toutes les fibres et les filaments nerveux. L’homme accroché au parapet restait debout, tourné vers les lumières à demi noyées. Entre son chapeau et son front perlaient des gouttes de sueur froide. Ses lèvres se déformèrent : « À quoi bon ? », il se pencha plus bas, puis encore plus bas et, pour seule réponse brève et froide, les feux s’ouvrirent en un jaillissement.