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Et à ce moment-là – une bourrasque soudaine – son chapeau s’envola. « À quoi bon ? » n’avait pas encore franchi ses lèvres blanchissantes, mais Àquoibon, tentant d’échapper à la mort, avait eu le temps de sauter dans le logis qui lui était désormais familier. Manko n’était plus accroché que par trois doigts de la main droite. Un à-coup des roues le fit tomber vers le précipice – un doigt fut arraché à la rampe, mais deux autres s’accrochaient encore à la rampe et à la vie. Dans un effort surhumain, Manko parvint à arracher son corps à l’à-pic et le rejeter vers l’intérieur. Le vent battait ses cheveux et ses joues brûlantes. S’efforçant de reprendre le souffle qui bondissait hors de sa gorge, il retourna dans le wagon. Il fut accueilli d’abord par des sourires dubitatifs, puis un rire : « Le vent t’a pris ton chapeau ? Tu n’as plus qu’à attendre qu’il te le rende… » Et face aux bouches fendues par la moquerie, Manko s’esclaffa, révélant le clavier blanc de ses dents : ce ne serait pas lui qui allait porter le chapeau. Là, sous sa chemise, l’argent frémissait, et devant – l’amour, la vie qui engendrait la vie, et l’amour encore.

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Pendant ce temps, le chapeau qui contenait Àquoibon caché derrière son bandeau intérieur en cuir roulait dans la pente, s’accrochant aux herbes…

Grand bien lui fasse ! Mais à mes mots, moi, l’auteur, je dis : stop, ne bougez plus ! Cette nouvelle est écrite selon le principe de l’enfilade. C’est un procédé qui ne vaut pas grand-chose, mais qui est néanmoins rétribué à la ligne ou d’un peu d’attention du lecteur.

Où donc pouvait ensuite atterrir notre Àquoibon : entre les mains d’un cheminot, soûlard invétéré, dont la vie n’était plus qu’une àquabonnerie ? entre celles d’un cycliste passant par hasard et couvrant à une allure àquoibonniste sa cervelle de touriste ? dans le vestiaire d’un théâtre d’été, où il est si facile de confondre les numéros et d’imposer encore un nouveau déménagement à Àquoibon ?… Allez savoir. Et cela vaut-il la peine de dépenser pour cela de l’imagination ?

Une seule chose importe. Le feutre gris, passant de main en main, devait finir par se transformer – tôt ou tard – en un vieux chapeau crasseux, usé et élimé, dont se détourneraient avec répugnance tous les sinciputs et les crânes chauves ayant un tant soit peu de considération pour eux-mêmes. Bref, arrivé au dernier chapitre de la nouvelle, l’ancien feutre – au cordon de soie cassé, au ruban mité et aux bords avachis – finit – comme don charitable – entre les mains d’un mendiant.

Avec quelle clarté m’apparaît le dernier chapitre du chapeau changeant de chef ! Le mendiant se tient sous le soleil au zénith. Le soleil frappe de ses fouets jaunes son crâne pelé.

Mais chez les mendiants, l’étiquette ne veut pas qu’un chapeau soit enfilé sur la tête – il faut le tenir à la main, tendu sous les pièces qui tombent.

Et le pauvre Àquoibon, à demi assommé par les tranches des pièces, rêve de sauter dans un cerveau humain. Mais en vain. Car désormais, c’est fort peu probable : on dirait bien que le renégat va devoir vivre comme ça, sous les coups des pièces de monnaie, le fouet des rayons du soleil et les claques des gouttes de pluie. Et c’est au tour d’Àquoibon de se demander – cette fois pour son propre compte : à quoi bon ?

Quand je mourrai,

laissez les orties pousser sur ma tombe

– et qu’elles piquent !

1 Extrait des carnets de Krzyzanowski. De même que les citations isolées en italique.

2 Les informations et hypothèses ici présentées proviennent pour la plupart de l’article, en russe, de Valeri Petrov intitulé « L’histoire de Rue Involontaire », de l’important appareil critique accompagnant son édition du texte dans le tome VI des œuvres de Krzyzanowski, ainsi que de la présentation qu’en fait Vadim Perelmouter dans le même volume, paru à Moscou aux éditions B.S.G.-Press/Symposium.

3 Allusion aux proverbes : « À vieux corps point de remède » et « Seule la tombe redressera le bossu ». [NDE]

4 La production et la vente d’alcool étaient bien sûr un monopole d’État. [NDT]

5 Sont appelées « coreligionnaires » les communautés ayant conservé les rites anciens, mais qui se sont placées sous la juridiction de l’Église orthodoxe russe, contrairement aux vieux-croyants. Il est ici question de l’église Saint-Nicolas-le-Miraculeux, construite en 1914-1915 et qui a été fermée en 1931 pour abriter le club d’une usine. Sa coupole et son clocher ont d’abord été détruits, puis elle a été abattue dans sa totalité à la fin des années trente, [NDE]

6 Devenue en 1934 gare de Kiev. [NDE]

7 La Joie inespérée est le titre du second recueil du poète Alexandre Blok. [NDE]

8 Krzyzanowski joue ici non pas avec la ritournelle des conjonctions de coordination mais avec la liste, que devaient apprendre par cœur les écoliers, des adverbes finissant par la lettre Ѣ (iat’), supprimée ensuite par la réforme orthographique de 1918. Cette réforme, qui simplifiait l’orthographe en supprimant quatre lettres, a été souvent perçue comme un signe de la révolution, comme la volonté du pouvoir bolchevique de couper le peuple de la culture et du passé. Mais elle était en fait préconisée depuis 1904. [NDT]

9 Jeu d’écolier consistant à retourner un porte-plume en le faisant sauter avec un autre. [NDT]

10 Krzyzanowski recopie ici réellement des phrases notées dans ses carnets. [NDE]

11 En français dans le texte.

12 Ce toponyme ne figure pas dans les guides de Moscou. [NDE]