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André Efîmytch fut touché de cette sollicitude sincère et des larmes qui brillèrent tout à coup sur les joues du maître de poste.

– Estimable ami, détrompez-vous… balbutia-t-il, mettant la main sur son cœur ; détrompez-vous ! Il y a erreur ! Je n’ai d’autre maladie que de n’avoir, en vingt années, trouvé dans cette ville qu’un homme spirituel et c’était un fou. Je n’ai aucune maladie. Je suis seulement tombé dans un cercle fatal et sans issue. Tout m’est égal ; je suis prêt à tout.

– Entrez à l’hôpital, mon cher ami !

– Tout m’est égal, jusqu’à la fosse.

– Mon petit pigeon, donnez-moi votre parole que vous écouterez en tout Eugène Fiôdorovitch !

– Vous le voulez, je vous donne ma parole. Mais je vous le répète, estimable ami, je suis tombé dans un cercle fatal. Tout maintenant, jusqu’à la sincère compassion de mes amis, me pousse au même résultat, à ma perte. Je me perds et j’ai le courage de m’en rendre compte.

– Mon petit pigeon, vous guérirez.

– Pourquoi dire cela ? fit André Efîmytch agacé. Il y a peu d’hommes qui n’éprouvent pas vers la fin de leur vie ce que j’éprouve maintenant. Qu’on vous dise que vous avez quelque chose comme les reins en mauvais état ou une hypertrophie du cœur, et que vous commenciez à vous soigner, ou qu’on vous dise que vous êtes un criminel ou un fou, c’est, à parler net, que vos semblables ont soudain reporté leur attention sur vous ; dites-vous bien que vous êtes tombé dans un cercle fatal dont vous ne sortirez plus. Plus vous essaierez d’en sortir, plus vous vous perdrez ! Résignez-vous, car aucune puissance humaine ne peut plus vous sauver. Voilà ce qui m’en semble.

Le public pendant ce temps-là s’amassait derrière le guichet. André Efîmytch, pour ne pas déranger le maître de poste, se leva et commença à prendre congé de lui. Michel Avériânytch, une fois de plus, lui fit donner sa parole de faire ce qu’il avait promis, et le raccompagna jusqu’à la porte de la rue.

Le soir même, à l’improviste, Khôbotov, avec sa demi-pelisse et ses hautes bottes, apparut chez André Efîmytch, et lui dit, comme si rien ne s’était passé le jour précédent :

– Confrère, je viens vous trouver pour affaire. Je viens vous demander de venir avec moi en consultation.

Pensant que Khôbotov voulait le faire promener pour le distraire et en même temps lui faire gagner quelque argent, André Efîmytch prit son manteau et sortit avec lui. Il était content de l’occasion qui se présentait de réparer son injure de la veille et de se réconcilier avec Khôbotov, et il remercia du fond de l’âme son confrère qui ne lui faisait pas la moindre allusion aux faits de la veille, et qui, manifestement, le ménageait. De la part d’un homme si peu cultivé que Khôbotov, il était loin de s’attendre à une pareille délicatesse.

– Où est votre malade ? demanda André Efîmytch.

– Chez moi, à l’hôpital. Depuis longtemps, je voulais vous le montrer… C’est un cas intéressant.

Ils pénétrèrent dans la cour de l’hôpital, et, contournant le bâtiment principal, ils se dirigèrent vers l’annexe où étaient logés les fous. Tout cela, on ne sait comment, en silence. Quand ils entrèrent dans l’annexe, Nikîta, selon son habitude, se redressa en sursaut, et se rangea militairement.

– Il est survenu chez un malade une complication du côté des poumons, dit Khôbotov, à demi voix, à André Efîmytch en l’introduisant dans la salle 6. Attendez-moi ici, je reviens tout de suite. Je vais chercher un stéthoscope.

Et il sortit.

 XVII

Le crépuscule tombait.

Ivan Dmîtritch était étendu sur son lit, la tête enfoncée dans l’oreiller. Le paralytique général, assis, immobile, pleurait doucement et remuait les lèvres. Le moujik énorme et l’ancien trieur de lettres dormaient. Tout était calme.

André Efîmytch, assis sur le lit d’Ivan Dmîtritch, attendait. Au bout d’une demi-heure, au lieu de Khôbotov, Nikîta apparut, portant une capote de malade, quelque chose de blanc et des chaussons de lisière.

– Ayez la bonté de vous habiller, Votre Noblesse, dit Nikîta placidement. Voici quelle sera votre couchette, s’il vous plaît, ajouta-t-il, montrant un lit vide que, sans doute, on avait apporté là depuis peu. Ce ne sera rien, grâce à Dieu ; vous guérirez.

André Efîmytch comprit tout. Il se rendit sans rien dire au lit que lui montrait Nikîta et s’assit. Puis voyant que Nikîta, debout, attendait, il se déshabilla en entier et eut honte d’être nu devant lui. Ensuite il revêtit les effets de l’hôpital. Le caleçon était trop court, la chemise trop longue, et la capote sentait le poisson fumé.

– Vous guérirez, grâce à Dieu ! répéta Nikîta.

Il prit à brassée les habits d’André Efîmytch, sortit et referma la porte derrière lui.

– Tout m’est égal…, pensa André Efîmytch, s’enveloppant avec honte dans sa capote et se rendant compte que, dans son nouveau costume, il ressemblait à un prisonnier. Tout m’est égal… Un frac, un uniforme, ou cette capote ?… Tout m’est égal…

Mais qu’était devenue sa montre ? Et le portefeuille qui était dans sa poche de côté ? Et ses cigarettes ? Où Nikîta emportait-il ses vêtements ?… Maintenant jusqu’à la mort il ne lui arriverait peut-être plus de mettre ni pantalon, ni gilet, ni bottes… Tout cela lui sembla étrange et même incroyable au premier moment. André Efîmytch restait convaincu qu’entre la maison de Mme Biélôva et la salle 6 il n’y avait aucune différence, et que tout en ce monde est absurdité et vanité des vanités, et cependant, ses mains tremblaient, ses pieds étaient glacés, et il lui était pénible de songer qu’Ivan Dmîtritch allait se dresser sur son lit et le voir en capote de malade.

Il se leva, fit quelques pas et se rassit.

Voilà qu’il était là depuis une demi-heure, une heure, et il s’ennuyait à mourir. Était-il possible de passer là un jour, une semaine, des années, comme ces gens qui l’entouraient ?… On s’assied, on marche et on s’assied de nouveau ; on peut encore aller regarder à la fenêtre et aller d’un coin à l’autre de la salle. Et ensuite quoi ?… Rester assis tout le temps comme une idole et penser ?… Non, ce doit être à peine possible !

André Efîmytch se coucha, mais il se releva tout de suite. Il essuya de sa manche une sueur froide sur son front et il lui sembla que tout son visage sentait le poisson fumé. Il se mit encore à marcher un peu.

– C’est un malentendu ! se dit-il, levant les bras avec stupéfaction. Il faut s’expliquer. Il y a là un malentendu…

Ivan Dmîtritch s’éveilla à ce moment-là. Il s’assit sur son lit et s’appuya la tête sur les poings ; il cracha. Puis il jeta nonchalamment un regard vers le docteur et, sans doute, n’y comprit rien tout d’abord. Mais son visage endormi devint vite méchant et narquois.

– Ah ! on vous a collé ici, mon petit pigeon ! dit-il d’une voix mal éveillée, fermant un de ses yeux. J’en suis fort aise. Vous buviez le sang d’autrui et maintenant on boira le vôtre. À merveille !