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Étouffant, il tira sur sa poitrine, déchira sa chemise et sa capote, et tomba inanimé sur son lit.

 XIX

Le lendemain matin, il avait mal à la tête, ses oreilles tintaient et il sentait une torpeur dans tout le corps. Le souvenir de sa défaillance de la veille ne lui fit pas honte ; il avait manqué de courage, il avait eu peur même de la lune, mais il avait éprouvé des sentiments et eu des pensées qu’il n’avait pas soupçonnés auparavant : l’idée, par exemple, du mécontentement de la canaille philosophante. Mais maintenant tout lui était égal.

Il ne mangea ni ne but, et resta couché, inerte et se taisant.

« Tout m’est égal, pensait-il, quand on lui faisait une question ; je ne répondrai pas… Tout m’est égal. »

L’après-midi, Michel Avériânytch vint le voir et lui apporta un quart de livre de thé et une livre de marmelade. Darioûchka vint aussi et demeura une heure entière auprès de son lit avec une expression de chagrin hébété. Khôbotov le visita à son tour, lui apporta un flacon de bromure et ordonna à Nikîta de brûler quelque chose dans la salle.

Le soir, André Efîmytch mourut d’une attaque d’apoplexie.

D’abord il eut un grand frisson et la nausée. Une odeur, comparable à la puanteur des choux aigres et des œufs pourris, pénétra tout son corps et jusqu’à ses doigts, lui remonta de l’estomac à la tête et emplit ses yeux et ses oreilles, et il eut des lueurs vertes dans les yeux. André Efîmytch comprit que c’était la fin et il se souvint qu’Ivan Dmîtritch, que Michel Avériânytch et que des millions de gens croient à l’immortalité. Eh bien, voyons, si elle existait ?… Mais il ne désira pas l’immortalité, et n’y pensa qu’un instant. Un troupeau d’antilopes extraordinairement belles et gracieuses, sur lesquelles il avait lu quelque chose la veille au soir, passa devant lui. Une femme ensuite lui tendit une lettre recommandée. Michel Avériânytch lui dit quelque chose. Et tout sombra. André Efîmytch oublia tout, pour toujours.

Les garçons de l’hôpital le prirent par les bras et les pieds, et le portèrent dans la chapelle. On l’y laissa étendu, les yeux ouverts, sur une table, et la lune éclaira son cadavre. Le matin, Serge Serguiéitch vint dévotement prier sur le crucifix et ferma les yeux de son ancien chef.

Le lendemain, on enterra André Efîmytch.

À son enterrement il n’y avait que Michel Avériânytch et Dâriouchka.

 DANS LE BAS-FOND

 I

Le village d’Oukléevo était situé dans un bas-fond, en sorte que, de la grande route et de la station du chemin de fer, on ne voyait que le clocher et des cheminées d’usines à imprimer les indiennes. Quand des passants demandaient quel était ce village, on leur répondait :

– C’est le village où, à un enterrement, le sacristain a mangé tout le caviar.

À un repas funèbre chez le fabricant Kostioukov, un vieux sacristain vit, parmi les hors-d’œuvre, du caviar frais et se mit à en manger avec avidité. On le poussa du coude, on le tira par les manches, mais, littéralement pétrifié de jouissance, il ne sentit rien et continua de manger. Il mangea tout le caviar et il y en avait dans le pot quatre livres. Dix ans avaient passé, le sacristain était mort depuis longtemps, mais on se souvenait toujours du caviar. Soit que la vie fût à Oukléevo extrêmement misérable ou que les gens y fussent incapables de rien remarquer en dehors de ce mince événement, on n’en racontait rien autre chose.

La fièvre y était en permanence et on y trouvait des fondrières de boue, même en été, surtout le long des clôtures par-dessus lesquelles se courbaient de vieux saules qui donnaient une ombre large. On y sentait toujours une odeur de déchets d’usine et d’acide acétique qui sert à la fabrication des indiennes. Les usines – trois d’indienne et une tannerie – étaient un peu en dehors du village. Elles étaient peu importantes et dans toutes il n’y avait guère que quatre cents ouvriers. La tannerie rendait souvent puante l’eau du ruisseau, les déchets empestaient les prés ; le bétail des paysans était pris de peste sibérienne, et on ordonnait de fermer la fabrique. Elle passait pour fermée, mais elle travaillait en secret, au su du commissaire rural et du médecin de district à chacun desquels le propriétaire payait dix roubles par mois. Dans tout le village, il n’y avait que deux maisons passables, bâties en pierres et couvertes de tôle : dans l’une était installée la mairie de la commune ; dans l’autre, à deux étages, située juste en face de l’église, vivait Grigôri Pétrôvitch Tsyboûkine, artisan d’Epiphânnskoë.

Grigôri tenait une épicerie, mais ce n’était que pour la forme. En fait, il trafiquait de tout ce qui se présentait, eau-de-vie, bétail, peaux, blé, porcs, et quand, par exemple, on demandait à l’étranger des pies pour les chapeaux de femme, Tsyboûkine gagnait sur chaque paire trente kopeks. Il achetait des coupes de bois, prêtait de l’argent et était, au total, un vieil homme entreprenant.

Il avait deux fils. L’aîné, Anîssime, servait dans la police, à la section des recherches, et venait rarement. Le plus jeune, Stépane, avait pris la voie commerciale et aidait son père, mais on n’attendait pas de lui une aide effective, car il était sourd et faible de santé. Sa femme, Akssînia, belle et svelte, qui portait les jours de fête chapeau et ombrelle, se levait tôt, se couchait tard, et courait tout le jour les jupons retroussés, faisant sonner des clés, dans la grange, dans la cave ou dans la boutique. Tsyboûkine la regardait avec joie ; ses yeux brillaient et il regrettait que ce ne fût pas son fils aîné qui l’eût épousée, au lieu du plus jeune, le sourd, qui, visiblement, s’entendait peu en beauté féminine.

Le vieillard avait toujours été enclin à la vie de famille et il aimait sa famille plus que tout au monde, son fils aîné le policier surtout, et sa belle-fille. Akssînia, à peine mariée, avait montré une activité extraordinaire et avait su tout de suite à qui on pouvait faire crédit et à qui il ne le fallait pas. Elle tenait les clés et ne les confiait même pas à son mari ; elle faisait claquer le boulier, regardait comme un paysan les dents des chevaux, et ne faisait que rire et que crier. Quoi qu’elle fît ou qu’elle dît, son beau-père s’attendrissait et murmurait : En voilà une petite bru !… En voilà une belle femme, bonne petite maman…

Il était veuf, mais un an après le mariage de son fils, il ne put y tenir, et se remaria. On lui trouva à trente verstes d’Oukléevo une fille de bonne famille, mais déjà un peu âgée, belle et de bonne mine, Varvâra Nikolâévna. Dès qu’elle fut installée dans sa chambre en haut, tout s’éclaira dans la maison comme si on eût mis aux fenêtres des vitres neuves ; les lampes d’images brûlèrent ; les tables se couvrirent de nappes blanches comme de la neige ; aux fenêtres et dans les jardins, sur le devant, apparurent des fleurs aux yeux rouges, et on ne mangea plus à une même écuelle : il y eut une assiette devant chacun. Varvâra Nikolâévna souriait affablement et il semblait que, dans la maison, tout souriait. Il se mit à venir dans la cour, ce qui auparavant n’avait jamais eu lieu, des pauvres, des errants, des pèlerins. On entendit sous les fenêtres les voix plaintives et chantantes des bonnes femmes d’Oukléevo et la toux piteuse des moujiks faibles et maigres qui avaient été chassés des usines pour ivrognerie. Varvâra les aidait d’argent, de pain et de vieux habits ; puis, s’étant familiarisée dans la maison, elle se mit à prendre en cachette pour eux différentes choses dans la boutique. Le sourd la vit une fois emporter deux demi-quarts de livre de thé, et cela le déconcerta.