Выбрать главу

– Eh bien quoi ? on peut les retrouver ! Ce n’est rien à faire ; on le peut.

Le jour du mariage arriva. C’était une fraîche mais claire et joyeuse journée d’avril. Dès le grand matin, on advint en voitures de tous côtés ; les grelots sonnaient aux troïkas et aux attelages à deux chevaux ; il y avait des rubans de couleurs dans les crinières et aux arcs des brancards. Inquiets de ces arrivées, les freux criaient dans les saules, et, éperdument, sans cesse, les sansonnets chantaient, comme s’ils se fussent réjouis qu’il y eût un mariage chez les Tsyboûkine.

Les tables, dans la maison, étaient déjà couvertes de longs poissons, de jambons, d’oiseaux farcis, de boîtes de conserves, de diverses salaisons et marinades, et d’une quantité de bouteilles d’eau-de-vie et de vins ; on sentait une odeur de saucisse fumée et de homard gâté. Le vieux passait autour des tables, frappant des talons et aiguisant des couteaux l’un sur l’autre. On appelait sans cesse Varvâra pour lui demander quelque chose, et elle, l’air effaré, essoufflée, courait dans la cuisine, où depuis le matin travaillaient le cuisinier de Kostioukov et la cuisinière des Khrymine jeunes. Akssînia, frisée, en corset, sans robe, avec des bottines neuves qui criaient, volait dans la cour comme un tourbillon ; on ne voyait que ses genoux nus et sa gorge. On entendait du bruit, des injures et des jurons.

Les passants s’arrêtaient devant les portes grandes ouvertes et on sentait en tout qu’il se préparait quelque chose d’inaccoutumé.

– On est parti chercher la fiancée ! annonça-t-on.

Le bruit des grelots au delà du village s’épandait et mourait… Vers trois heures, les gens se précipitèrent, les grelots tintèrent de nouveau : on amenait la fiancée !

L’église fut pleine. Le grand candélabre était allumé ; les chantres, comme l’avait désiré le vieux Tsyboûkine, chantaient sur de la musique imprimée. L’éclat des lumières et des robes voyantes aveuglait Lîpa. Il lui semblait que les chantres, de leurs voix tonnantes, lui frappaient sur la tête comme avec des marteaux. Le corset, que pour la première fois de sa vie elle mettait, et ses souliers la gênaient. Elle avait l’air de revenir à peine d’un évanouissement, de regarder et de ne pas comprendre. Anîssime, en redingote noire, un cordonnet rouge en guise de cravate, songeait, regardant un point fixement. Quand les chantres criaient très fort, il se signait. Son âme était attendrie ; il aurait voulu pleurer. Il connaissait cette église dès sa première enfance. Sa défunte mère l’y portait autrefois pour communier ; plus tard il chantait dans le chœur avec les enfants ; chaque coin, chaque icône lui rappelait tant de souvenirs ! Et maintenant on célébrait son mariage. Il faut se marier pour le bon ordre, mais à peine y songeait-il, comme s’il n’eût pas compris, ou comme s’il eût complètement oublié. Les larmes l’empêchaient de regarder les images ; il avait un poids sur le cœur. Il priait et demandait à Dieu que les malheurs inévitables qui étaient prêts d’un jour à l’autre à fondre sur sa tête lui fussent épargnés et passassent autour de lui, comme font autour d’un village, durant la sécheresse, des nuages d’orage, sans donner une goutte de pluie.

Il y avait tant de péchés déjà accumulés dans son passé, tant de péchés qu’ils étaient tout à fait ineffaçables, irréparables, et qu’il semblait même absurde d’en demander pardon. Et cependant il en demandait pardon, et il fit même un grand sanglot. Mais personne n’y prit garde. On pensa qu’il avait un peu bu.

On entendit une plainte d’enfant :

– Petite maman, emporte-moi d’ici ! je t’en prie !

– Silence là-bas ! cria le prêtre.

Au retour de l’église, la foule suivit en courant. Il y avait des gens rassemblés près de la boutique, près des portes, et dans la cour, sous les fenêtres ; des femmes étaient venues chanter les louanges des époux. Aussitôt qu’ils franchirent le seuil, les chantres, déjà rangés dans le vestibule avec leur musique, partirent à chanter de toutes leurs forces. Une musique commandée exprès à la ville commença à jouer. On avait apporté dans de hauts verres du champagne du Don, et, se tournant vers les mariés, le contremaître charpentier Elizârov, grand vieux, maigre, aux sourcils si épais que l’on voyait à peine ses yeux, leur dit :

– Anîssime et toi, mon enfant, aimez-vous l’un l’autre ; vivez selon les lois de Dieu, mes enfants, et la Reine des Cieux ne vous abandonnera pas.

Il s’appuya sur l’épaule de Tsyboûkine et sanglota.

– Pleurons, Grigôri Pétrov, pleurons de joie, dit-il d’une petite voix menue. Et soudainement il se mit à rire et continua d’une voix pleine et éclatante :

– Ho ! ho ! ho !… C’est aussi une belle bru ! Tout chez elle est en place, tout est bien poli, rien ne grince ; tout le mécanisme est en ordre et bien vissé.

Il était né dans le district d’Iégôriévskoé, mais il travaillait depuis sa jeunesse dans les usines d’Oukléevo et des environs, et il s’y était fixé. On le connaissait pour vieux depuis longtemps, toujours aussi long et aussi maigre, et on l’appelait Béquille. Parce que, peut-être, depuis plus de quarante ans, il ne s’occupait que de réparations, il ne jugeait tout homme et toute chose qu’au point de vue de la solidité : n’y avait-il pas besoin de réparation ? Avant de s’asseoir à table, il essaya quelques chaises pour voir si elles étaient solides ; il toucha même du doigt le lavaret.

Après le vin mousseux, tous s’installèrent à table. Les convives parlaient et remuaient leurs chaises. Dans le vestibule les chanteurs chantaient et la musique jouait ; les femmes, dans la cour, toutes d’une même voix, célébraient les mariés. C’était un mélange de sons effrayant, sauvage, à faire perdre la tête.

Béquille se tournait sur sa chaise, cognait des coudes ses voisins, les empêchait de parler, et tantôt pleurait, tantôt riait.

– Enfants, enfants, enfants… marmottait-il vite ; Akssinioûchka, ma chère, Varvârouchka, nous vivrons tous en paix et en concorde, mes petites hachettes chéries…

Il buvait peu et, d’avoir bu un verre d’eau-de-vie anglaise, il était ivre. Cette ignoble eau-de-vie faite d’on ne sait quoi stupéfiait tous ceux qui en buvaient, comme si on les eût frappés. Les langues commençaient à s’embrouiller.

Il y avait à la fête le clergé, les contremaîtres des fabriques et leurs femmes, des détaillants et des aubergistes des autres villages. Le starchine du canton et son secrétaire, qui servaient ensemble depuis quatorze ans et qui, dans tout ce temps-là, n’avaient pas signé un papier ni laissé sortir des locaux administratifs un seul homme sans l’avoir trompé ou lésé, étaient assis l’un à côté de l’autre, tous deux gros, bouffis, et si nourris, semblait-il, d’injustice, que même la peau de leur visage était particulière et semblable à celle d’un coquin. La femme du secrétaire, qui était extrêmement maigre et bigle, avait amené avec elle tous ses enfants. Pareille à un oiseau de proie, elle louchait sur les assiettes, attrapant tout ce qui lui tombait sous la main et le cachait pour elle et pour ses enfants, dans ses poches.

Lîpa, pétrifiée, était assise avec la même expression de visage qu’à l’église. Anîssime, depuis le moment où il avait fait connaissance avec elle, ne lui avait pas dit un mot et ne savait pas encore quel était le son de sa voix.

Assis auprès d’elle, il continuait à se taire et buvait de l’eau-de-vie anglaise. Quand il fut ivre, il se mit à dire à sa tante, assise en face de lui :

– J’ai un ami qui s’appelle Samorôdov. C’est un homme particulier. Il est bourgeois honoraire[12] et peut parler. Mais cependant, ma petite tante, je vois comme au travers de lui ; et il le sent. Permettez-moi de boire avec vous à la santé de Samorôdov, ma petite tante.