Выбрать главу

– Prenez la peine de vous asseoir, Xénia Abrâmovna !

Un propriétaire, déjà d’un certain âge, petit-maître vêtu d’une houppelande de drap fin et chaussé de hautes bottes vernies, en lui vendant un cheval s’enthousiasma si fort de sa conversation qu’il lui rabattit tout ce qu’elle voulut. Il lui tint longtemps la main, et, la regardant dans ses yeux rusés, naïfs et gais, il lui dit :

– Pour une femme comme vous, Xénia Abrâmovna, je suis prêt à faire tout ce qui peut la satisfaire. Dites-moi seulement quand nous pourrons nous voir de façon à ce que personne ne nous gêne ?

– Mais quand vous voudrez !

Depuis ce temps-là, le propriétaire arrive chaque jour dans la boutique pour boire de la bière. La bière est effroyable, amère comme de l’absinthe. Le petit-maître secoue la tête, mais boit.

Tsyboûkine ne s’occupe plus d’affaires. Il n’a plus d’argent sur lui, car il ne sait plus distinguer le vrai du faux, mais il n’en dit rien et ne parle à personne de cette faiblesse. Il est devenu comme oublieux, et si on ne lui donne pas à manger, il ne demande pas. On a déjà pris l’habitude de dîner sans lui ; et sa femme dit souvent :

– Hier, notre vieux s’est encore couché sans manger.

Elle dit cela d’un ton indifférent, par habitude. Été et hiver, on ne sait pourquoi, Tsyboûkine porte une même pelisse de mouton. Les jours très chauds il ne sort pas. Le col relevé, les pans de sa pelisse ramenés, il se promène ordinairement dans le village, sur la route et à la gare, ou reste assis, sans bouger du matin au soir, sur un banc à la porte de l’église. Les passants le saluent, mais il ne répond pas, car il n’aime pas plus qu’autrefois les moujiks. Quand on lui demande quelque chose, il répond avec assez de politesse et de raison, mais brièvement. On dit dans le village que sa bru l’a chassé de sa propre maison, ne lui donne pas à manger, et qu’il vit d’aumônes. Les uns s’en réjouissent, les autres le plaignent.

Varvâra est devenue plus grasse et plus blanche, et continue à faire de bonnes actions ; Akssînia ne l’en empêche pas. On fait tant de confitures qu’on n’arrive pas à les manger avant la maturité des nouvelles baies ; elles se candissent et Varvâra est près de pleurer n’en sachant que faire.

On commence à oublier Anîssime. On reçut un jour une lettre de lui, écrite en vers, sur une grande feuille de papier en forme de supplique, toujours de la même magnifique écriture. Évidemment son ami Samorôdov subit une peine avec lui. Au bas des vers était écrite une seule ligne d’une vilaine écriture à peine déchiffrable : « Je suis toujours malade, c’est très dur, au nom de Dieu, aidez-moi. » Un beau jour d’automne, vers le soir, Tsyboûkine était assis près de la porte de l’église, le col de sa pelisse relevé ; on ne voyait que son nez et la visière de sa casquette. À l’autre bout du banc était assis le charpentier Elizârov, et, à côté de lui, un vieillard de soixante-dix ans, édenté, le gardien de l’école, Iâkov. Iâkov et Elizârov causaient :

– Les enfants doivent nourrir les vieux… Tes père et mère honoreras, disait Iâkov avec irritation. Et, elle, la bru, l’a chassé de sa propre maison ! On ne lui donne ni à boire, ni à manger. Où peut-il aller ? Voilà trois jours qu’il n’a pas mangé.

– Trois jours ! s’étonna Béquille.

– Voilà, il reste toujours assis, sans rien dire. Il est affaibli. Pourquoi se taire ? Il devrait faire une plainte au tribunal. On ne la complimenterait pas.

– À qui a-t-on jamais fait des compliments au tribunal ? demanda Béquille… C’est égal, c’est une femme active ! Dans leur affaire, on ne peut pas agir autrement… sans faire de mal, autrement dit…

– De sa propre maison, continuait Iâkov avec irritation. Regagne ta maison ; après, tu la chasseras. C’en est une, comme elle s’est trouvée, quand on y pense !… Une pe-este !

Tsyboûkine écoutait et ne bougeait pas.

– Sa maison ou celle d’un autre, qu’importe, pourvu qu’elle soit chaude et que les femmes ne se fâchent pas ! dit Béquille en riant. Dans mes jeunes années, j’ai beaucoup regretté ma Nastâsia. C’était une petite femme tranquille. Elle ne faisait que dire : « Makârytch, achète une maison ; achète une maison, Makârytch ! Achète un cheval, Makârytch ! » Elle mourait qu’elle disait encore : « Achète, Makârytch, une petite voiture pour ne plus aller à pied ! » Et moi, je ne lui ai acheté que du pain d’épice, rien de plus.

– Le mari est sourd et bête, poursuivit Iâkov, sans écouter Béquille. Il est bête comme une oie. Est-ce qu’il peut comprendre ? Une oie, si même tu lui donnes un coup de bâton sur la tête, elle ne comprend pas.

Béquille se leva pour rentrer chez lui, à la fabrique ; Iâkov se leva aussi et tous deux marchèrent ensemble, continuant à parler. Quand ils eurent fait une cinquantaine de pas, Tsyboûkine se leva à son tour et partit derrière eux, d’un pas incertain, comme s’il eût marché sur de la glace.

Le village était déjà noyé dans le crépuscule et le soleil ne brillait plus qu’en haut, sur la route qui serpentait. Des vieilles avec des enfants venaient du bois, portant des corbeilles de champignons. Des femmes et des jeunes filles revenaient en troupe de la gare, où elles chargeaient des wagons de briques. Leur nez et leurs joues, au-dessous des yeux, étaient couverts de poussière de brique rouge. Elles chantaient. Lîpa venait en avant d’elles, chantant de sa petite voix grêle et faisant des roulades en regardant le ciel, comme triomphante et s’exaltant de ce que la journée, grâce à Dieu, fût finie, et que l’on pût se reposer. Dans la foule était sa mère, tenant un paquet à la main, et respirant avec peine.

– Bonsoir, Makârytch ! dit Lîpa, apercevant Béquille.

– Bonsoir, Lîpynnka ! dit Béquille avec joie. Femmes et enfants, aimez le riche charpentier, ho !… ho !… ho !… Mes enfants, mes enfants ! (la voix de Béquille sanglota) : mes petites hachettes chéries !

Iâkov et Béquille continuèrent leur chemin en causant.

Après eux, la foule rencontra le vieux Tsyboûkine, et tout à coup, il se fit un silence. Lîpa et Prascôvia s’arrêtèrent un peu, et lorsque le vieillard arriva auprès d’elle, Lîpa fit un profond salut et dit :

– Bonsoir, Grigôri Pétrôvitch !

Sa mère s’inclina aussi.

Le vieillard s’arrêta, et, sans rien dire, les regarda toutes deux. Ses lèvres tremblaient et ses yeux se remplirent de larmes. Lîpa chercha dans le paquet de sa mère un morceau de gâteau de gruau et le donna au vieillard. Il le prit et se mit à manger.

Le soleil s’était tout à fait couché ; son dernier reflet s’éteignit sur le haut de la route ; il fit noir et froid. Lîpa et Prascôvia continuèrent leur route et se signèrent longtemps.

 LE MALHEUR

La nuit, on avait conduit en prison le directeur de la banque locale, Piotre Sémiônovitch, le comptable, son aide et deux membres du Conseil d’administration. Le lendemain de l’alerte, le marchand Avdiéiév, membre du Comité de surveillance, causait avec des amis dans sa boutique :

– Ainsi Dieu l’a voulu ! disait-il. On n’échappe pas au destin… Aujourd’hui nous dégustons tranquillement du caviar, et demain la prison, la besace ou même la mort ; tout arrive. Ne prenons que l’exemple de Piotre Sémiônytch[14].

Il discourait, ayant bu, les yeux à demi fermés, et ses amis, bribotant du caviar, l’écoutaient. Décrivant l’opprobre et l’abandon de Piotre Sémiônytch qui, la veille encore, était puissant et honoré de tous, Avdiéiév poursuivit en soupirant :