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Des jours passèrent encore, et enfin, après de longs et fastidieux délais, le temps du jugement arriva. Avdiéiév emprunta cinquante roubles, fit provision d’alcool pour sa jambe et de simples pour son estomac, et partit pour la ville où siégeait le tribunal.

L’affaire se prolongea une semaine et demie. Avdiéiév, tout le temps, resta assis au milieu de ses compagnons d’infortune, avec le sérieux et la dignité qui conviennent à un homme honorable, injustement accusé, écoutant et ne comprenant absolument rien. Il s’irritait, de ce qu’on le tînt longtemps en jugement, de ce qu’il ne pouvait trouver de maigre nulle part, et de ce que son défenseur ne le comprenait point, et ne disait pas, à son avis, ce qu’il aurait dû dire.

Les juges aussi, lui parut-il, ne jugeaient pas comme il fallait. Ils ne faisaient presque aucune attention à lui, ne lui posaient que tous les trois jours une question, et ces questions encore étaient d’un ordre tel qu’en y répondant, Avdiéiév chaque fois excitait le rire du public. Quand il essayait de parler de ses pertes, et de son désir d’être remboursé de ses dépenses, son défenseur se retournait vers lui et lui faisait une grimace incompréhensible ; le public riait et le président déclarait que ce n’était pas la question. Lorsqu’on lui demanda s’il n’avait rien à ajouter, il ne dit pas ce que lui avait enseigné son défenseur, mais tout autre chose qui excita encore le rire…

Durant les angoissantes heures où le jury délibéra, Avdiéiév resta assis au buffet sans songer aucunement aux jurés. Il ne comprenait pas qu’on délibérât si longtemps lorsque tout était si clair, et il ne comprenait pas le besoin qu’on avait de lui. Il eut faim et demanda quelque chose de maigre et de bon marché. On lui donna pour quarante kopeks une espèce de morceau de poisson froid avec des carottes. Sitôt qu’il l’eut mangé, il le sentit aller et venir comme une lourde boule dans son estomac.

Lorsque ensuite il écouta le chef du jury lire les questions posées, ses entrailles se retournaient toutes ; une sueur froide mouillait son corps, et il ne sentait plus sa jambe gauche. Il n’entendait pas ; il ne comprenait rien ; et il souffrait intolérablement de ne pouvoir pas écouter le chef du jury, assis ou étendu. Quand enfin on lui permit, ainsi qu’à ses compagnons, de s’asseoir, le procureur se leva et dit quelque chose d’inintelligible pour lui. Des gendarmes, comme sortis de terre, apparurent, sabre nu, et entourèrent tous les inculpés. On ordonna à Avdiéiév de se lever et de marcher.

Avdiéiév comprit alors qu’on l’avait déclaré coupable et qu’on l’arrêtait ; mais il ne s’en effraya pas encore, et ne s’en étonna pas : le dérangement de son estomac était tel qu’il ne pouvait se soucier d’autre chose.

– On ne nous laisse donc pas retourner à l’hôtel ? demanda-t-il à un de ses compagnons. Et moi qui ai dans ma chambre trois roubles d’argent et un quart de livre de thé pas entamé !

Il passa la nuit au commissariat de police, et ne fit, tout le temps, que ressentir du dégoût pour le poisson et songer à ses trois roubles et à son quart de livre de thé.

Le matin, à l’aube, quand le ciel commençait à bleuir, on lui ordonna de s’habiller et de marcher. Deux soldats, baïonnette au fusil, le conduisirent à la prison. On ne le faisait pas passer sur le trottoir, mais au milieu de la rue, dans la neige sale et fondante. Son estomac était toujours aux prises avec le poisson ; sa jambe gauche était sans force ; il avait oublié ses caoutchoucs il ne savait où, au tribunal ou au commissariat, et ses pieds étaient glacés.

Cinq jours après, on reconduisit tous les prévenus au tribunal pour le prononcé de la sentence. Avdiéiév entendit qu’il était condamné à la relégation dans le gouvernement de Tobolsk. Et cela non plus ne l’effraya pas, ni ne l’étonna ! Il lui semblait que le procès n’était pas fini, que les choses traînaient encore et qu’il n’y avait pas encore de véritable « décision ». Il attendait en prison, chaque jour, cette « décision ».

Au bout de six mois seulement, quand sa femme et son fils Vassîli vinrent lui dire adieu, quand il reconnut à peine, dans la vieille, maigre et misérablement vêtue qui lui apparut, sa corpulente et majestueuse femme, Elizavêta Trofîmovna ; quand il vit à son fils, au lieu de son vêtement de collégien, un veston de commis, tout usé, et des pantalons de mauvaise toile, il comprit que son sort était réglé et que, quelle que pût être une nouvelle décision, elle ne lui rendrait pas son passé.

Et pour la première fois, depuis le commencement du procès et depuis son emprisonnement, il quitta son air de courroux, et se mit à pleurer amèrement.

 GRAINE ERRANTE

(PÉRÉKATI-POLÉ)

(Croquis de voyage)

Je rentrais des premières vêpres. Le carillon du clocher de Sviatogorsk joua, en manière de prélude, son air mélodieux et doux ; puis il sonna minuit. La grande enceinte du monastère, étalée sur la rive du Donéts, au pied de la Montagne Sainte, tout entourée comme de hautes murailles des vastes bâtiments de l’hôtellerie, présentait, dans l’obscurité, éclairée à peine par de faibles lanternes, par les feux des fenêtres et par les étoiles, un fouillis pittoresque et un grouillement des plus originaux. Aussi loin que la vue pouvait aller, on ne voyait que toutes sortes de télègues, de kibitkas[15], de fourgons, d’arbas et de guimbardes autour desquels se pressaient des chevaux blancs et bruns, des bœufs cornus, des gens affairés et des frères convers, vêtus de longues robes noires. Des rais de lumière venant des fenêtres, et des longues ombres, glissaient sur les véhicules, les chevaux et les gens, et leur donnaient les formes les plus fantastiques. Des brancards s’allongeaient jusqu’au ciel, des yeux de feu naissaient au naseau des chevaux, de longues ailes noires semblaient croître au dos des moines. Des gens parlaient, des chevaux s’ébrouaient ou mâchaient, des enfants criaient ; par la porte cochère, il entrait un nouveau flot de gens et de télègues attardés.

Au-dessus du toit de l’hôtellerie, des pins entassés à l’envi l’un de l’autre sur la hauteur abrupte se penchaient vers la cour, regardant comme dans une fosse profonde, et semblaient écouter, étonnés. Dans leurs masses noires, les coucous et les rossignols criaient à tue-tête.

À voir, à entendre tout ce désordre et tout ce bruit, il semblait que personne ne pût se comprendre, que tout le monde cherchât quelque chose sans trouver, et que jamais cette confusion de télègues, de kibitkas et de gens n’arriverait à se débrouiller.

Pour les fêtes de Jean le Théologien et de Nicolas le Thaumaturge, il accourt à Sviatogorsk plus de dix mille pèlerins. Non seulement l’hôtellerie, mais encore la boulangerie, la lingerie, l’atelier de menuiserie, les remises, tout regorgeait de monde. Attendant qu’on leur donnât un petit coin pour dormir, les gens qui survenaient se tassaient, comme des mouches en automne, auprès des murs, autour des puits et dans les corridors étroits de l’hôtellerie. Les convers novices, jeunes et vieux, couraient dans un mouvement perpétuel, sans repos et sans espoir de repos. Tout le jour, et avant dans la nuit, ils avaient la même figure de gens qui courent on ne sait où, inquiets d’on ne sait quoi. Leurs visages restaient, malgré l’expression d’une extrême fatigue, aussi affables et aussi gais ; leurs voix étaient douces, leurs mouvements pressés. Ils devaient à chaque personne, arrivant à pied ou en voiture, trouver et montrer une place où passer la nuit, et donner à manger et à boire. Aux sourds, aux imbéciles, aux bavards, il fallait expliquer à tout bout de champ et longuement qu’il n’y avait plus de chambres libres, et pourquoi le service se faisait à telle heure ; que l’on vendait les pains de communion à tel endroit… Il fallait courir, porter mille choses diverses, parler sans cesse, et être aimable et plein de tact, veiller à ce que les Grecs de Marioûpol, qui vivent plus confortablement que les Petits-Russiens, ne soient mis qu’avec des Grecs ; prendre garde à ce qu’une bourgeoise de Licitchansk ou de Bakhmout « bien habillée » ne fût pas fourvoyée avec des moujiks et ne s’en offensât pas. On entendait répéter sans cesse : « Petit père, donnez-nous du kvass[16] ! Donnez-nous un peu de foin ! » ou bien : « Petit père, puis-je boire de l’eau après m’être confessée ? » Et les convers étaient obligés de distribuer du kvass, du foin, ou de répondre : « Demandez à votre confesseur, ma bonne femme, nous n’avons pas le pouvoir de vous permettre cela. » – « Et où est mon confesseur ? » Il fallait expliquer encore où était la cellule du confesseur… Dans tout ce tracas, ils trouvaient encore le temps d’aller aux offices, le temps de servir les pèlerins nobles et de répondre de fil en aiguille à l’amas de questions vaines ou sérieuses qu’aimaient à multiplier les pèlerins instruits. À épier vingt-quatre heures de suite les longues ombres mouvantes des convers, il était impossible de comprendre quand ils s’asseyaient et à quelles heures ils dormaient.