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Il n’est probablement nulle part ailleurs une vie aussi monotone que celle qui se vit à l’annexe. Le matin, les malades, à l’exception du paralytique et du moujik obèse, vont se laver dans le vestibule dans un grand baquet, et s’essuient aux basques de leur capote. Ensuite, ils boivent, dans des gobelets d’étain, du thé que Nikîta va leur chercher dans le bâtiment principal. Chaque malade a droit à un gobelet. À midi, ils mangent de la soupe aux choux aigres et du gruau de blé noir. Le soir, ils mangent le gruau qui est resté du repas du matin. Dans l’intervalle, ils restent couchés, dorment, regardent par la fenêtre et vont d’un coin à un autre. Ainsi, chaque jour, l’ancien trieur de lettres parle de ses ordres honorifiques.

On voit rarement de nouvelles figures à la salle 6. Le docteur, depuis longtemps, ne reçoit plus de malades, et il y a peu de gens qui aiment à visiter les maisons de fous.

Deux ou trois fois par mois, il vient à l’annexe un barbier nommé Sémione Lazârytch. Comment il coupe les cheveux aux fous, comment il aide Nikîta, et dans quelle excitation entrent les malades à chaque apparition du barbier ivre et souriant, nous ne pourrions le dire.

Le barbier excepté, personne n’entre à l’annexe. Les malades sont condamnés à voir chaque jour le seul Nikîta.

Pourtant un bruit assez étrange se répandit dans l’hôpital. Le bruit se répandit que le docteur s’était mis à visiter la salle 6.

 V

Bruit étrange !

Le docteur André Efîmytch Râguine était un homme extraordinaire en son genre. On prétendait que dans sa première jeunesse, il fut très pieux et se destinait à être pope, et qu’à sa sortie du gymnase, en 1863, il eut l’intention d’entrer à l’Académie ecclésiastique. Mais son père, docteur en médecine et chirurgien, se serait moqué de lui de façon acerbe et lui aurait catégoriquement déclaré qu’il ne le regarderait plus comme son fils s’il devenait prêtre. Jusqu’à quel point cela est-il vrai, nous l’ignorons. En tout cas, André Efîmytch avoua maintes fois qu’il n’avait jamais eu de vocation pour la médecine, ni pour les sciences. Il ne se fit pas ordonner prêtre lorsqu’il eut fini sa médecine ; il ne faisait aucune montre de piété, et dès le début de sa carrière médicale, il ressembla aussi peu à un homme d’église que jamais.

L’extérieur, chez lui, était lourd et grossier comme celui d’un moujik. Son visage, sa barbe, ses cheveux plats, sa complexion robuste et gauche faisaient songer à quelque tenancier de traktir sur la grande route, gros mangeur, buveur et pas commode. Sa figure bourrue, rude, était couverte de veines bleues ; son nez était rouge et ses yeux petits. Grand et large d’épaules, il avait de grands pieds et de grandes mains. Il semblait que d’un coup de poing, il vous eût assommé ; mais sa démarche était posée, son allure circonspecte et insinuante. Si vous le rencontriez dans un corridor étroit, il s’arrêtait toujours le premier pour vous faire place, et vous demandait : « Pardon ! » non de la voix forte de basse que vous eussiez attendue d’après sa taille, mais d’une voix de ténor douce et grêle. Une petite tumeur sur le cou l’empêchait de mettre des faux cols empesés raide, et il portait des chemises souples, de toile ou d’indienne. Au reste, il ne s’habillait pas comme un docteur. Il portait dix ans le même costume, et, quand il en achetait un neuf chez quelque juif, ce vêtement paraissait tout de suite aussi porté et aussi fripé que l’ancien. Il consultait ses malades, prenait ses repas et faisait ses visites avec la même et unique redingote. Il en agissait ainsi non par avarice, mais par complète insouciance de sa tenue.

À son arrivée en ville pour entrer en fonctions, André Efîmytch trouva « l’établissement de charité » dans une situation déplorable. Dans les salles, dans les corridors et jusque dans la cour de l’hôpital, il était difficile de respirer, tant cela infectait. Les garçons de l’hôpital, les infirmiers et leurs enfants couchaient dans les salles, pêle-mêle avec les malades. On se plaignait que les blattes, les punaises et les souris rendissent la vie intenable. Dans les salles de chirurgie, on ne pouvait pas se débarrasser de l’érysipèle. Il n’y avait dans tout l’hôpital que deux scalpels, et pas un thermomètre. On mettait les pommes de terre dans les baignoires. Le surveillant, la lingère et l’aide-chirurgien volaient. On racontait que le prédécesseur d’André Efîmytch vendait en secret l’alcool de l’hôpital et qu’il s’était fait parmi les infirmières et les malades un véritable harem. En ville, on connaissait ces abus et même on les exagérait, mais on les supportait sans crier. Les uns pensaient que les hôpitaux ne servent qu’aux petits bourgeois et aux moujiks, qui n’ont pas à se plaindre, car ils seraient chez eux plus mal qu’à l’hôpital. Fallait-il donc les nourrir de gelinottes rôties ?… D’autres disaient qu’il était impossible à une ville seule, sans le secours du zemstvo, d’entretenir un bon hôpital. C’était déjà très beau, qu’il y en eût un mauvais ! Et le zemstvo n’ouvrait de nouveaux hôpitaux ni dans la ville, ni ailleurs, sous le prétexte qu’il en existait un en ville.

Après avoir examiné l’hôpital, André Efîmytch conclut que c’était un établissement scandaleux, et dangereux au plus haut point pour la santé des habitants de la ville. À son avis, ce qu’il y avait de mieux à faire était de licencier tous les malades et de fermer l’hôpital. Mais il réfléchit que, pour cela, une seule volonté ne suffisait pas et que ce serait d’ailleurs inutile. Si l’on parvient à chasser d’un endroit la saleté physique et morale, elle se réfugie ailleurs. Il faut attendre qu’elle disparaisse d’elle-même. Et puis, si des gens s’étaient décidés à fonder un hôpital et le toléraient chez eux, c’est qu’il le leur fallait. Les préjugés, et toutes les saletés et vilenies de chaque jour sont nécessaires ; ils finissent par se changer, au bout du compte, en quelque chose de bon, comme le fumier se transforme en terreau. Il n’est ici-bas rien de si parfait qu’on n’y trouve à l’origine une malpropreté.

André Efîmytch parut donc accepter le désordre avec assez d’indifférence. Il demanda seulement aux employés de l’hôpital et aux infirmières de ne pas coucher dans les salles, et fit faire deux armoires pour les instruments. L’intendant, la lingère, l’aide-chirurgien et l’érysipèle demeurèrent en place.

André Efîmytch aimait par-dessus tout l’intelligence et l’honnêteté, mais il n’avait pas assez de caractère et de confiance dans le droit pour instaurer autour de lui une vie intelligente et honnête. Ordonner, refuser, contraindre, il ne le savait positivement pas. On eût dit qu’il avait fait vœu de ne jamais élever la voix et de ne jamais employer le mode impératif. Il lui était difficile de dire : « Donne » ou : « Porte » ; quand il voulait manger, il disait à sa cuisinière, toussotant d’un air indécis : « Si l’on me donnait du thé », « Si je dînais » ? Dire au surveillant de l’hôpital de cesser de voler, le chasser, ou supprimer sa fonction d’une inutilité parasitaire, c’était entièrement au-dessus de ses forces. Quand on le flagornait, qu’on lui mentait, quand on lui présentait à signer quelque compte odieusement faux, il devenait rouge comme une écrevisse et se sentait coupable ; mais il signait le compte. Quand les malades se plaignaient de la faim ou des mauvais traitements de leurs infirmières, il était tout confus et murmurait d’un air de faute : « Bon, bon, nous verrons cela… Il doit y avoir un malentendu… »

Dans les premiers temps, André Efîmytch travailla avec beaucoup de zèle. Chaque matin, jusqu’après midi, il consultait et opérait, et allait même faire des accouchements en ville. Les dames disaient qu’il était très attentionné et qu’il diagnostiquait fort bien les maladies, surtout celles des femmes et des enfants. Mais à la longue, la médecine l’ennuya manifestement par sa monotonie et par son inefficacité tangible. Vous consultez aujourd’hui trente malades, demain il y en aura trente-cinq ; après-demain quarante. Ainsi de jour en jour, et d’année en année. La mortalité, pourtant, ne diminue pas, et les malades ne cessent de venir. Donner une aide sérieuse à quarante malades que vous voyez avant dîner, c’est physiquement impossible : quoi que vous en ayez, ce n’est donc que duperie. Si, au bout de l’année, d’après les relevés, il est venu à la consultation douze mille malades, vous avez, à raisonner simplement, trompé douze mille personnes. Isoler dans une salle les gens sérieusement malades et s’occuper d’eux selon les règles de la science, c’est aussi impossible ; car il y a bien des règles, mais pas de science. Et si, cessant de philosopher, on suit les règles à la lettre, comme le font la majorité des médecins, il faut sur toute chose de la propreté et de l’aération, et non pas de malpropreté ; il faut une nourriture saine et non pas de puantes soupes aux choux aigres ; il faut enfin d’honnêtes collaborateurs et non pas des voleurs…