– Le docteur est venu ! s’écria-t-il, en éclatant de rire. Enfin !… messieurs, je vous félicite ! Le docteur nous honore de sa visite !… Maudite canaille ! vociféra-t-il, dans un accès de délire comme on ne lui en avait jamais vu. Il faut tuer cette canaille ! Non, ce n’est pas assez de la tuer ! Il faut la noyer dans les cabinets !
André Efîmytch, l’entendant, regarda dans la salle, et lui demanda doucement :
– Pourquoi ?
– Pourquoi ? cria Ivan Dmîtritch marchant sur lui d’un air terrible et se drapant convulsivement dans sa capote. Pourquoi ? Voleur ! fit-il avec dégoût, avançant les lèvres comme s’il voulait cracher. Charlatan ! Bourreau !
– Calmez-vous, dit André Efîmytch, souriant d’un air coupable. Je vous assure que je n’ai jamais rien pris, et, pour le reste, je crois que vous exagérez fortement. Je vois que vous êtes fâché contre moi. Calmez-vous, je vous en prie, si vous le pouvez, et dites-moi posément pourquoi vous voulez me tuer ?
– Pourquoi me gardez-vous ici ?
– Parce que vous êtes malade.
– Oui, malade. Mais des dizaines, des centaines de fous se promènent en liberté parce que votre ignorance ne sait pas les discerner des gens bien portants ! Pourquoi ces malheureux que voici, et moi, sommes-nous obligés de rester ici pour tous les autres comme des boucs émissaires ? Vous, l’économe, l’aide-chirurgien, et toute votre séquelle hospitalière, êtes, dans l’ordre moral, infiniment au-dessous de nous tous ! Pourquoi donc sommes-nous ici, et vous pas ? Où est la logique ?
– L’ordre moral et la logique n’ont ici rien à voir ; tout dépend des circonstances. Ceux qu’on a envoyés ici y demeurent, et ceux qu’on n’y a pas envoyés se promènent ; voilà tout. Je suis docteur et vous êtes un malade de l’esprit ; il n’y a là dedans ni moralité, ni logique, mais une simple contingence.
– Je ne comprends pas ces sornettes…, dit Ivan Dmîtritch sourdement, et il s’assit sur son lit.
Moïseïka, que Nikîta avait eu peur de fouiller devant le docteur, installa sur son lit des petits morceaux de pain, de papier, et des petits os, et, tout tremblant encore de froid, il commença à débiter quelque chose en hébreu, vite et d’une voix chantante ; il s’imaginait sans doute ouvrir une boutique.
– Laissez-moi partir ! dit Ivan Dmîtritch d’une voix tremblante.
– Je ne puis pas.
– Pourquoi donc cela ? Pourquoi ?
– Parce que ce n’est pas en mon pouvoir… Réfléchissez ! À quoi cela servirait-il que je vous renvoie ? Vous partez : les habitants de la ville ou la police vous saisissent et vous ramènent.
– Oui, c’est vrai…, murmura Ivan Dmîtritch, se frottant le front. C’est horrible ! Mais que faire ? Quoi ?…
La voix d’Ivan Dmîtritch et la mobilité de son visage jeune et intelligent plurent à André Efîmytch. Il voulut lui dire quelque chose d’agréable et le calmer ; il s’assit à côté de lui sur son lit, réfléchit, et dit :
– Vous le demandez : Que faire ? Le mieux, dans votre situation, serait de vous enfuir. Mais, malheureusement, c’est inutile. On vous arrêtera ! Quand la société écarte de soi les criminels et les malades de l’esprit, et, en général, tous les gens qui la gênent, elle est inexorable… Il ne vous reste qu’à vous reposer dans cette pensée que votre séjour ici est nécessaire.
– Il ne sert à personne.
– Du moment qu’il existe des prisons et des asiles d’aliénés, il faut qu’il y ait quelqu’un dedans. Si ce n’est vous, c’est moi ; si ce n’est moi, c’est quelqu’un autre. Dites-vous que dans un avenir lointain il n’y aura plus de prisons et d’asiles d’aliénés ; il n’y aura plus ni fenêtres grillées, ni capotes d’hôpital… Après tout, ce temps viendra tôt ou tard.
Ivan Dmîtritch sourit ironiquement :
– Vous plaisantez ? dit-il, fermant un peu les yeux. Des messieurs comme vous et comme votre aide Nikîta, ne s’inquiètent guère de l’avenir. Mais vous pouvez être assuré, cher monsieur, qu’il viendra des temps meilleurs ! Je puis m’exprimer trivialement, moquez-vous, mais l’aube luira d’une vie nouvelle : la justice triomphera ; il y aura fête dans notre rue ! Je ne le verrai pas ; je serai crevé ; mais les petits-fils de quelqu’un le verront. Je les salue de toute mon âme et je me réjouis. Je me réjouis pour eux ! En avant ! Que Dieu vous aide, mes amis !…
Ivan Dmîtritch, les yeux brillants, se leva et, tendant les mains vers la fenêtre, il poursuivit avec feu :
– De derrière ces grilles, je vous bénis ! Vive la vérité !… Je me réjouis !
– Je ne trouve pas qu’il y ait lieu de se réjouir, dit André Efîmytch, à qui le mouvement d’Ivan Dmîtritch parut théâtral, et qui cependant le goûta… Il n’y aura plus de prisons et d’asiles d’aliénés, et la vérité, comme vous avez daigné le dire, triomphera. Mais voilà ! la nature des choses ne sera point changée. Les lois de la nature resteront les mêmes. Les gens souffriront, vieilliront et mourront comme maintenant ; quelle aube splendide n’aura pas illuminé votre vie, mais au bout du compte, on vous clouera dans le cercueil et on vous jettera dans la fosse !
– Et l’immortalité ?
– Ah ! de grâce !
– Vous n’y croyez pas ; moi j’y crois ! Quelqu’un, Dostoïevsky ou Voltaire, a dit que s’il n’y avait pas de Dieu, il faudrait l’inventer. Et moi je crois fermement que si l’immortalité n’existait pas, le grand esprit de l’homme l’inventerait tôt ou tard.
– C’est bien parlé, dit André Efîmytch, souriant de plaisir. C’est bien de croire ! Avec une pareille croyance on peut vivre en chantant, même emmuré. Vous avez certainement dû recevoir de l’instruction ?
– Oui, j’ai suivi les cours de l’Université, mais je n’ai pas été jusqu’au bout.
– Vous êtes un homme de méditation et de pensée ; où que vous soyez, vous pouvez trouver en vous-même les raisons de vous consoler. Une pensée libre et profonde menant à la compréhension de la vie, et le complet mépris de la stupide vanité du monde, ce sont les deux biens les plus élevés que l’homme puisse connaître. On peut les posséder, même enfermé sous triple grille. Diogène dans son tonneau était plus heureux que tous les rois de la terre.
– Votre Diogène était un idiot, répondit sombrement Ivan Dmîtritch… Que me parlez-vous de Diogène et d’une sorte de compréhension ? fit-il soudain, s’emportant, et sautant à bas de son lit. J’aime la vie ; je l’aime passionnément ! La monomanie de la persécution me torture d’une peur continuelle, soit ! Mais il est des minutes où il me prend une telle soif de vivre que j’ai vraiment peur de perdre la tête. Je désire furieusement vivre ; furieusement !
Il se mit à parcourir la salle avec agitation et dit, baissant la voix :
– Quand je rêve, des visions me poursuivent. Des gens s’approchent de moi, j’entends des voix, de la musique ; il me semble que je me promène dans quelque forêt, au bord de la mer, et je désire avec passion avoir des occupations et des soucis… Dites-moi, demanda brusquement Ivan Dmîtritch : y a-t-il quelque chose de nouveau là-bas ? Que s’y passe-t-il ?
– Désirez-vous savoir ce qui se passe en ville ou dans le monde ?
– Eh bien, dites-moi d’abord ce qui se passe en ville, ensuite vous me direz ce qui se passe ailleurs !
– Bien ! Voyons ?… La vie en ville est mortellement ennuyeuse… Il n’y a personne à qui parler, personne à écouter. Pas de nouveaux venus… Pourtant il est arrivé, il y a peu de temps, un jeune médecin, Khôbotov.