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– Il est arrivé quand j’étais encore libre. Eh bien ! qu’est-ce que c’est ? un malotru ?

– Oui, un homme sans culture. C’est étrange, savez-vous ? À tout prendre, il n’y a pas dans nos grandes villes de stagnation : il y a un mouvement intellectuel ; il devrait y avoir de véritables hommes ; eh bien ! chaque fois qu’on nous envoie de ces gens-là, ils ne sont pas à regarder… Malheureuse ville !

– Oui, malheureuse ville ! soupira Ivan Dmîtritch railleusement. Et ailleurs que se passe-t-il ?… Qu’écrit-on dans les journaux et dans les revues ?

Dans la salle, il faisait déjà sombre. Le docteur se leva et, debout, se mit à raconter ce qu’on écrivait à l’étranger et en Russie, et quel était le mouvement des idées. Ivan Dmîtritch l’écoutait attentivement et le questionnait. Mais tout à coup, comme se souvenant de quelque chose d’horrible, il se prit la tête entre les mains et se coucha sur son lit, tournant le dos au docteur.

– Qu’avez-vous ? lui demanda André Efîmytch.

– Vous n’aurez pas de moi un mot de plus ! lui dit rudement Ivan Dmîtritch ; laissez-moi !

– Pourquoi donc ?

– Je vous dis de me laisser ! Quel démon !

André Efîmytch leva les épaules, soupira et sortit. Arrivé dans le vestibule, il dit :

– Il faudrait mettre un peu d’ordre ici, Nikîta. Cela sent affreusement mauvais.

– Bien, Votre Noblesse.

« Quel agréable jeune homme ! pensa-t-il rentrant chez lui. Depuis que je suis dans cette ville, c’est, je crois, le premier être avec lequel on puisse causer. Il sait raisonner, et il s’intéresse précisément à ce qu’il faut. »

Il se mit à lire et ensuite alla se coucher ; mais tout le temps il ne put penser qu’à Ivan Dmîtritch.

Le matin, en se réveillant, il se souvint qu’il avait fait connaissance la veille avec un homme intéressant et spirituel, et il résolut de retourner le voir dès qu’il pourrait.

 X

Ivan Dmîtritch était couché dans la même position que la veille au soir, la tête dans les mains et les jambes repliées. On ne pouvait pas voir son visage.

– Bonjour, mon ami, lui dit André Efîmytch. Vous ne dormez pas ?

– D’abord je ne suis pas votre ami, dit dans son oreiller Ivan Dmîtritch. Puis vous perdez votre temps, je ne vous dirai pas un mot !

– Étrange…, balbutia André Efîmytch, troublé. Hier soir nous causions tranquillement et, tout à coup, je ne sais pourquoi, vous vous êtes choqué et vous vous êtes arrêté net… J’aurai dit sans doute quelque parole malheureuse ou j’aurai exprimé quelque idée contraire à vos convictions…

– Oui, je vous croirai ! fit Ivan Dmîtritch, se soulevant et regardant le docteur avec une ironie inquiète. (Ses yeux étaient tout rouges.) Vous pouvez aller essayer vos espionnages ailleurs ! Ici rien à faire. Depuis hier soir, j’ai compris pourquoi vous veniez.

– Étrange fantaisie ! murmura le docteur en riant. Alors vous vous figurez que je suis un espion ?

– Oui, je me le figure !… Espion ou docteur à l’examen de qui on m’a soumis, pour moi, c’est tout un.

– Ah ! en vérité, excusez-moi… quel original vous faites !

Le docteur s’assit sur un tabouret, près du lit d’Ivan Dmîtritch et secoua la tête d’un air blessé.

– Enfin, dit-il, admettons que vous disiez vrai ! Admettons que je vous écoute traîtreusement pour vous livrer à la police ; on vous arrête ; puis on vous juge. Serez-vous pendant la prévention et en prison plus mal qu’ici ?… Et si on vous déporte, ou même si on vous envoie aux travaux forcés, y souffrirez-vous plus que confiné dans cette annexe ? Je ne le crois pas… Alors qu’avez-vous à craindre ?

Ces mots manifestement agirent sur Ivan Dmîtritch ; il s’assit, calmé.

Il était cinq heures, l’heure à laquelle, habituellement, André Efîmytch faisait les cent pas dans son appartement, et l’heure à laquelle Dâriouchka lui demandait s’il voulait prendre de la bière. Le temps dehors était doux et limpide.

– Après dîner je suis allé me promener, et, comme vous le voyez, je suis entré en passant, dit le docteur. C’est tout à fait le printemps.

– Quel mois avons-nous ? demanda Ivan Dmîtritch ; mars ?

– Oui, la fin de mars.

– Il y a de la boue ?

– Très peu. Il y a déjà des petits sentiers propres dans le jardin.

– Il ferait bon aller se promener en voiture hors de la ville, soupira Ivan Dmîtritch, frottant ses yeux rouges comme s’il se réveillait. Et ensuite rentrer chez soi, dans un cabinet de travail bien chaud et confortable, et… et se faire soigner du mal de tête par un médecin compétent… Il a y longtemps que je n’ai pas vécu en être humain… Ici, c’est sale ; intolérablement sale.

Depuis son excitation de la veille, il était fatigué et las, et ne parlait que malgré lui. Ses doigts tremblaient, et on voyait qu’il avait un mal de tête violent.

– Entre un cabinet de travail tiède et confortable et cette salle il n’y a aucune différence, dit André Efîmytch. Le bonheur de l’homme et son repos ne sont pas hors de lui, mais en lui-même.

– Comment l’entendez-vous ?

– L’homme vulgaire attend de quelque objet, d’une calèche ou d’une chambre agréable, le bien ou le mal ; l’homme qui pense l’attend de lui seul.

– Allez prêcher cette philosophie en Grèce, où il fait chaud et où fleurissent les orangers, mais ici, elle est hors de saison. Avec qui donc parlais-je de Diogène ? N’est-ce pas avec vous ?

– Oui, avec moi, hier soir.

– Diogène n’avait pas besoin d’un cabinet de travail et d’un appartement chauffé. En Grèce on a chaud sans cela ; on se couche dans un tonneau et on se nourrit d’olives et d’oranges. Mais s’il eût dû vivre en Russie, ce n’est pas au mois de décembre, c’est dès le mois de mai qu’il eût réclamé une chambre. Je vous assure que le froid l’aurait courbé comme un crochet.

– Non, on peut, comme toute autre douleur, ne pas ressentir le froid. Marc-Aurèle a dit : « La douleur est une représentation forte du mal ; fais force de volonté pour changer cette représentation ; détourne-la ; cesse de te plaindre ; la douleur s’évanouira. » C’est exact. Le sage, ou, simplement, le penseur, l’homme méditatif, se distingue surtout par cela qu’il fait fi de la souffrance. Il est toujours content et ne s’étonne de rien.

– Ce qui veut dire que je suis un idiot parce que je souffre, parce que je ne suis pas content, et que je m’étonne de la lâcheté humaine ?…

– Vous dites cela à tort. Si vous aviez plus l’habitude de réfléchir, vous comprendriez combien négligeable est tout ce monde extérieur qui nous trouble. Il faut se hausser à la compréhension de la vie ; là est le vrai bien.

– La compréhension…, fit Ivan Dmîtrich, fronçant les sourcils. L’extérieur, l’intérieur… Pardonnez-moi ; je ne comprends pas. Je sais seulement, dit-il, en se levant et en regardant le docteur avec courroux, que Dieu m’a fait de sang chaud et de nerfs ; parfaitement !… Le tissu cellulaire, s’il est vivant, doit réagir à toute excitation ; je réagis. Le mal me fait crier et pleurer ; la lâcheté m’indigne ; la saleté me dégoûte. C’est là, proprement, ce que j’appelle vivre. Plus un organisme est simple, moins il sent et moins il réagit. Plus il est élevé, plus il est impressionnable, et plus il réagit avec énergie et effet. Qui ne sait cela ? Il est docteur et ignore ces choses élémentaires ! Pour mépriser la souffrance, être toujours content de son sort et ne s’étonner de rien, il faut en arriver à cet état-là, – et Ivan Dmîtritch montra l’informe moujik, noyé dans la graisse, – ou alors il faut se tremper dans la souffrance jusqu’à y perdre toute sensibilité : ce qui revient à cesser de vivre. Pardonnez-moi, je ne suis ni un sage, ni un philosophe, poursuivit Ivan Dmîtritch irrité. Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites. Je ne suis pas en état de raisonner.