Pour un repas sans façon, c'en était un. Jacques nous a commandé deux bouteilles de vin avant même la fondue. Il a joué à toucher les seins de Marise pendant que je copiais la recette imprimée sur la nappe. Il lui faisait du genou, c'était pas mal dégoûtant mais j'avais trop bu déjà, j'étais consentant. Plus je bois, plus ce qui m'entoure me devient indifférent. J'adopte l'attitude de Martyr : visage impassible ; seulement de temps à autre, comme un tic nerveux, un coup de paupière sur l'œil, comme pour essuyer une tache ou parce que la lumière serait soudain trop vive. Au cinéma, ils ont continué à se toucher comme des enfants. Marise a même tenté de l'embrasser mais j'ai mis ma main, j'ai dit : ça va ! regarde devant toi. Je ne me souviens plus du film, c'était un espionnage avec des trucs impossibles ; ce qui m'a rendu malade, c'est le newsreel : des soldats qui tiraient sur des passants sans défense, qui s'écroulaient devant nos yeux, des vrais êtres humains tués pour vrai devant nous sur l'écran. C'était au Congo. J'ai eu un frisson, je n'aurais pas dû insister pour rester voir les actualités après la grande vue. J'ai frissonné jusqu'à la maison, à cause des fusillades probablement ou bien parce que Jacques ne voulait pas descendre le toit de la décapotable. Ça m'a complètement dessaoulé. Ils avaient l'air déçu tous les deux quand je leur ai offert de prendre un café avant de débrayer. Je voyais bien que Marise avait envie de Jacques.
- T'es sûr que tu ne veux pas te coucher, François ?
- T'as l'air crevé, t'as les yeux tirés, le médecin...
- Non, je n'ai pas envie de dormir, surtout quand je vois des gens mourir, même au cinéma ; ça ne vous dérange pas, vous autres ?
- Tu sais, le Congo, c'est loin.
- Je sais. San Francisco aussi, c'est loin, mais il y a des nègres qui y meurent dans des batailles de rue. Le Vietnam aussi, c'est loin ; t'as vu le corps des enfants brûlés dans Life ? Moi, tout ça, je le garde en tête... leurs yeux, Jacques, leurs yeux, Marise, tu as vu leurs yeux ?
- T'es pas bien gai.
- Ça va ! Elle était bonne, ta fondue, ton vin aussi, il était bon. Baptême, sacre ton camp ou je t'écrase la fiole sur le frigidaire, stie.
- François !
- Tu fermes ta gueule, puis tu vas te coucher ! Toi va-t-en, je t'ai assez vu, merci.
- Il a trop bu.
- J'ai pas bu plus que vous deux. Seulement moi, ces jours-ci, je pense. Vous m'avez dit : écris Galarneau, ça va être drôle en bibite, on a pas mal hâte de te lire. Je te corrigerai tes fautes, ça va te distraire. C'est pas comme ça que ça se passe, Jacques, c'est pas comme ça. Je ne fais pas des phrases tous les jours. Je ne moisis pas des heures dans ce maudit cahier seulement pour vous amuser, stie ! Tiens, j'en ai plein mon cul de vos amadouages. C'est trop facile : il s'ennuie, François, on va l'occuper. Qu'est-ce que tu penses qui m'arrive, hein ? Je reste des grandes journées longues comme des régimes de bananes à me souvenir ; puis d'autres, à regarder devant moi, autour de moi. Tu sais ce que je vois autour de moi, tu le sais, Jacques ? Des saloperies, des sacrements d'égoïsteries.
- D'égoïsmes.
- Je t'ai rien demandé. Des salauds partout. Écoutez-moi, j'ai pas fini, ça vous gêne que je vous le dise qu'on est des salauds comme les autres ? avec le ventre dodu plein de fondue, pendant qu'ils sont des millions de pareils à nous autres qui crèvent de faim, qui crèvent de faim, Marise ! Ah, on peut être fiers de nous ! Toi, qu'est-ce que tu fais ? Les élections approchent, tu fais l'idiot, tu écris des discours à deux cents piastres la shot. Peu importe le parti, tu lèches des ministres, tu fais des grimaces aux Anglais, charité bien ordonnée commence par soi-même. Sacrement, mes enfants, on n'est pas beaux, pas beaux du tout, c'est moi, François Galarneau, qui vous le dis. On est des minables, la belle société ! des parasites, des touristes d'à côté. J'aurais dû me faire Père blanc et me laisser dévorer par un cannibale, j'en aurais nourri un au moins et puis, il se serait servi de ma soutane comme serviette de table. Ça vous fait sourire ? C'est une bonne blague ? C'est tout ce qu'on sait faire, nous autres, de bonnes blagues, pour oublier qu'on est des écœurants. Puis, ça suffit, allez-vous-en, je peux plus vous voir. Je ne peux plus me voir moi-même, j'ai jamais fait de colère, excusez-moi, je vais me coucher.
J'ai tourné le dos, je suis monté. J'ai entendu Marise dire : bonsoir, à bientôt. Puis, la Chrysler est partie dans la nuit en klaxonnant comme un enfant qui crie.
U
Enfants, on était heureux, innocents, et puis, à trois garçons, ça faisait une ligne de hockey avec Arthur au centre, moi à l'aile gauche, Jacques à l'aile droite. C'était toujours les trois Galarneau à prendre ou à laisser. Je veux dire... on était partout bras-dessus, bras-dessous, complices contre ceux qui n'aimaient pas notre façon de vivre ou qui avaient honte de nous, à cause de papa. Les enfants du notaire avaient surnommé maman la "chauve-souris du red-light", parce qu'elle ne vivait que la nuit probablement. Nous, on a pris cela au sérieux, on s'est fait une cabane dans un vieux chêne ; c'était le quartier général des vampires : nous trois et puis deux petits Chinois, Peter et Suzan O'Mailey. Leur papa travaillait dans une imprimerie, derrière l'entrepôt de Daoust, le marchand de bois. Ils nous apportaient des papiers de toutes couleurs, on en faisait de l'argent, des billets de train, des passes, des cartes de membre.