Nous couchions tous les trois dans la même chambre, les lits prenaient toute la place, il fallait se glisser entre eux comme dans un banc d'église. C'était plus un dortoir qu'une chambre, c'était un hôtel, une arène de boxe, un terrain d'aviation sur lequel on s'écrasait comme des cf-104 en perdition. Le soir venu, maman au salon, la lumière fermée, nous lisions en cachette sous les draps avec des lampes de poche volées, piquées, raflées chez Handy Handy, à Cartierville, le samedi matin, quand Aldéric nous faisait faire un tour. Il s'y procurait des enjoliveurs pour sa Packard, des antennes, des insignes, des miroirs, des phares anti-brouillard, des tapis de caoutchouc, des fleurs de plastique, des saint-christophe d'ivoire, des négresses de plâtre, des palmiers pour la fenêtre arrière. Il nous amenait chez Robil aussi manger de la crème glacée au chocolat et aux fraises dans des cornets de biscuit brun croustillants, sucrés, secs, qui cassaient sous les dents, des cornets magic, qu'Arthur mordait toujours par le petit bout pour téter la crème fondante comme on tète une bonne bouteille de pepsi. Il se salissait à ce jeu. Aldéric se fâchait, il avait peur de maman.
Maman avait la peau rousse sous ses robes de chambre, ou rose peut-être. Elle ne portait que de longues robes de chambre de soie, de shantung de soie, pour lire au salon, mais aussi pour faire la cuisine, pour nettoyer le poisson. Et puis, elle dormait dans les mêmes robes, elle ne prenait jamais la peine de s'habiller ou de se déshabiller, elle restait nue sous la soie rouge. Si elle avait pu aller à la messe en robe de chambre, elle y serait allée peut-être, mais les convenances l'en empêchaient. Pour aller à la pharmacie chercher ses chocolats et revues, elle jetait un manteau de drap sur ses épaules, sa robe flottait dans le vent comme un foulard aux pieds. Elle nous disait souvent : "Votre maman est d'une grande famille, mes enfants, je n'ai pas besoin de m'habiller pour savoir qui je suis." Elle vivait dans ses robes rouges comme dans une boîte de bonbons de la Saint-Valentin. Elle disait aussi souvent, en nous embrassant : "Mes pauvres enfants, qu'est-ce que vous allez devenir ?" Mais elle se sauvait bien vite avant que Jacques ou Arthur ou moi puissions lui dire que nous étions bien comme ça, que nous ne voulions rien devenir, que nous étions des vampires, papa un brave capitaine gardien du Wagner III et qu'elle avait toute notre admiration puisqu'elle ne dormait jamais, veillant sur les armes tel Sir Lancelot avant la bataille.
Depuis dimanche soir, quand j'ai tant crié, Marise et moi on ne s'est pas parlé, sauf pour l'essentiel : l'argent et ce qu'il faut commander à l'épicerie. De toute manière, j'ai de moins en moins envie de vivre, même le restaurant commence à me tanner. Stie. J'ai déjà terminé un cahier. Je devrais peut-être jeter tout ça à la poubelle avec les épluchures.
CAHIER NUMÉRO DEUX
R
- Il y a un accident près du pont.
- C'est trois hot dogs ?
- Oui, all dressed.
- Il y a souvent des accrochages le vendredi soir.
- Tu ne saurais pas où je peux acheter un chat ?
- Il y en a plein l'île, t'as qu'à te pencher.
- J'en voudrais un beau, un siamois.
- Non, je ne sais pas.
- Bon bien, bonsoir là.
- Bonsoir.
- Tiens, t'as de la visite !
- Quoi ?
- Les cops de Sainte-Anne qui s'amènent, les baveux ! avec la cerise allumée !
- C'est la Provinciale, pas la police du village.
- Bonsoir.
Ça se voit à leur façon de freiner, que c'est la Provinciale, d'ouvrir les deux portières, de se tenir debout, de parcourir l'horizon en ajustant leur ceinture, en remontant leur culotte avant de faire un premier pas :
- Salut François !
- Bonsoir Alfred. Qu'est-ce que je peux vous servir ?
- Rien pour tout de suite. Rien. Est-ce que tu pourrais fermer ton stand et venir au poste ?
- Pourquoi ?
- Un hit and run.
- Marise ? C'est ça ?
- Elle venait te rejoindre ?
- Je l'attendais pas. Oui, peut-être. C'est grave ?
- Non. Je pense pas.
- Attends, je ferme tout, je prends mes cahiers, j'embarque avec toi.
Et dire que l'on ne se parlait plus. C'est ce jour-là qu'elle choisit pour m'attendrir. Je déteste avoir à me presser comme ça et tout laisser sans rien nettoyer. Demain matin, il va y avoir partout des flaques de graisse figée. Mais c'est inutile de tenter de discuter avec la police, avec Alfred surtout qui est venu au monde en uniforme pour plaire à son père. Ils m'installent entre eux sur le siège avant, leurs bras autour de mes épaules, comme pour me consoler. Je ne leur demande rien pourtant.
- On va aller au poste pour identifier des objets, ça ne sera pas long, il y a un sac, des souliers...
- Où est-elle ?
- Ils l'ont descendue à Montréal, je ne sais pas encore à quel hôpital. Ils vont téléphoner.
- Elle n'a pas de blessures apparentes. C'est le choc, je pense, surtout, elle râlait sur le bord du fossé. On a reçu un coup de téléphone anonyme, ça doit être le chauffeur qui a pris peur. On est venu le plus rapidement possible mais, le vendredi soir, avec les gens qui vont à la campagne...
O
Je suis au poste depuis une heure et de l'hôpital on n'a pas encore téléphoné. Ce n'est sûrement pas un accident, c'est sûrement un truc arrangé comme quand Louise est tombée enceinte, après quelques mois de fréquentation. Ça n'était pas possible, on prenait des précautions, mais je me suis dit que ça devait être un accident - un accident ou bien une distraction. Mon frère Arthur m'avait pourtant prévenu, il m'avait dit : tu vas en province creuse ; Lévis c'est au bout des glaces, méfie-toi des filles, ça sort du couvent, tu vas te retrouver un beau matin comme un cave avec un licou d'argent et un abonnement à l'Anneau d'or, dont tu ne voudras pas. Il avait deviné juste. À peine Louise enceinte, la famille Gagnon m'a annexé - une, deux - on m'a traîné en Cadillac à la chapelle de la Visitation : un petit mariage électrique, propre, rapide. Le lendemain, Eusèbe Gagnon me vendait un terrain avec restaurant (c'est facile : ils possèdent la moitié de Lévis, les Gagnon), une petite binerie de restaurant qui débitait du tastee-freeze, la crème glacée molle comme du savon à barbe, près du port.
Il n'était surtout pas question de voyage de noces : tout de suite au travail ! Quand on épouse une Gagnon, c'est la tribu qui dirige ! Comptez-vous heureux et fiers, ce n'est plus le temps de rire et de chanter. Georges Gagnon va te refaire la peinture du dedans et de la façade, Arthur va vérifier la plomberie, Louis-Joseph, en guise de cadeau, va te loger chez lui. Louise va être heureuse, il y a trois pièces vides que vous pourrez décorer à votre aise, et votre balcon donne sur le balcon de la belle-mère qui est veuve et pourrait s'ennuyer.
Je m'étais fait passer un Québec. Louise devint une autre femme, de la veille du mariage au lendemain. Elle restait la même en coquille bien sûr, mais son jaune d'œuf battait pour sa mère au balcon ; toute la journée elles piaillaient comme des grives dans un cerisier. Elle était enceinte, fallait lui pardonner, elle reposait ses belles jambes sur le sofa, en fumant des Matinées, le nez dans des quizz de télévision : Hannibal était-il un guerrier ou un joueur de hockey ? Si je dis stratosphère, est-ce que je parle d'un gâteau ou d'une couche d'air ? Elle additionnait le coût des prix comme si elle était encore caissière, ajoutant la taxe provinciale de 6 %, je veux dire... elle avait encore l'enveloppe suédoise mais, au-dedans, elle n'était plus la même enfant parce qu'elle en attendait un.