J'ai tenu plus d'un an au bar, mais, à la fin, je m'ennuyais, j'en avais plein mon chapeau. Je veux dire que je ne réussissais même plus à saluer les clients. J'ai cessé de répondre à Jacques en lui disant que je le verrais quand il reviendrait, que j'irais planter ma tente ailleurs, en Gaspésie peut-être ou à Québec. Aldéric voulait bien m'aider, il m'avancerait de l'argent. J'avais dix-huit ans, je me serais jeté au bout du quai.
Un soir de janvier, le 27 janvier, je me souviens encore, il neigeait de pleins camions, c'était mon soir off, j'ai mis mes bottes d'aviateur, ma veste de ski, je suis passé voir Beaupré, un ami de papa qui était chef des pompiers dans le temps. Aujourd'hui, il est en clinique, il s'est cassé le dos en tombant du toit quand le bureau de poste a brûlé. On a joué une partie de dames qu'il a gagnée, c'était un artiste, je lui ai dit :
- Monsieur Beaupré, ça ne peut pas durer, je suis seul à mort. Jacques est en Europe, Arthur au séminaire, maman est aux States (mais même si elle était ici, à quoi cela aurait-il servi ? nous n'avons jamais pu parler), le grand-père Aldéric ne m'écoute pas. Vous qui avez été un ami de papa, un intime même, un habitué du Wagner III (c'était leur bateau), je vous demande une canne blanche, je ne vois plus clair : qu'est-ce que je dois faire ? Entrer chez les Pères blancs ? (Je lui ai avoué tout de suite que je n'avais pas la vocation, mais que j'aimais les voyages, surtout les départs et les arrivées.)
Le chef m'a écouté, il a sorti une bouteille de gin du tiroir d'un bureau - je ne peux plus me rappeler la marque, l'étiquette était bleue. Il buvait ça à même le goulot ; il m'en a servi un verre. Il n'avait pas d'eau, il a ouvert la fenêtre, cassé un glaçon qui pendait du toit, l'a écrasé, il a ajouté un peu de neige dans le verre. J'ai bu mon premier gin, un gin d'hiver, un gin de pompier, pendant qu'il m'expliquait que devenir Père blanc pour voyager, c'était payer cher l'aller-retour. Au tiers de la bouteille, il me conseilla de me construire un alambic ; à la demi-bouteille, je devais être architecte ; quand tout a été consommé, il me suggérait plus simplement de prendre l'air, de partir comme je pensais, de quitter la place, jusqu'à ce que j'oublie le bout du quai.
Dans la rue, en revenant vers l'hôtel, je vacillais comme un nostie de clown ; faut dire que la glace vive sous la neige n'aidait pas.
U
J'ai pris le train vers Québec après avoir parlé au chef Beaupré. Aldéric était bien d'accord. Il voulait même m'avancer de l'argent pour acheter un commerce, si cela me plaisait, quand j'aurais fait le tour. Ce jour-là, le train du Canadien National s'arrêtait à Lévis ; je suis monté quand même, dans des wagons qui sentaient le cigare refroidi et la peluche poussiéreuse. Il y avait peu de voyageurs. J'ai tenté de lire le Journal d'Anne Frank, mais il m'est resté sur les genoux : la neige de chaque côté des voies était un écran, je me faisais mon cinéma, je ne pensais à rien, je fumais comme la locomotive, je prêtais l'oreille aux conversations autour de moi, je me suis endormi, engourdi, à peine passée la banlieue de Montréal.
À Lévis, le fleuve était gelé, la gare était enneigée jusqu'aux affiches, le vent venait depuis les Laurentides, par-dessus Québec, par-dessus le Cap ; il nous sautait dessus comme un Saint-Bernard affectueux. Je me suis précipité vers une tourist room pas très loin du rond-point. À peine dans la chambre, après avoir enlevé le crucifix de plomb et le Sacré-Cœur au-dessus du miroir du lavabo, je me suis fourré la tête dans l'oreiller et sous l'édredon de laine et j'ai encore dormi un tour d'horloge. J'avais froid, j'étais seul, je crois que j'ai pleuré. La tempête a duré deux jours, je mangeais dans la salle commune ; dehors celui qui aurait pissé contre la clôture se serait retrouvé avec un glaçon au bout du petit jésus.
Aldéric m'avait suggéré : au début accepte n'importe quoi, vendeur ce serait bien, flaire les alentours, écoute, ferme ta gueule. J'ai ouvert le journal, j'ai même copié les annonces dans un carnet, comme elles étaient, les annonces classées :
VENDEURS
Faites-vous $ 150 ou plus par semaine? Non... Qui vous dit que vous ne pouvez pas le faire, avez-vous déjà essayé? Vous ne risquez rien en essayant avec nous. Nous ne vous demandons aucun argent ni aucune garantie. Si vous avez une auto et êtes âgés au moins de trente ans, nous vous offrons de travailler dans la vente aux conditions suivantes:
1o $ 5oo par mois.
2o Commission 15 % plus boni de production.
3o Prospects fournis.
4o Dépenses payées.
5o Assurance santé et salaire.
6o Entraînement à nos frais.
7o Chances d'avancement inespérées.
Pour entrevue, téléphonez à 42-4590.
P. S. - Nous engageons des gens à temps plein seulement et si possible bilingues.
Je n'avais pas d'auto, je n'avais pas trente ans, je n'étais pas plus bilingue qu'aujourd'hui.
JUS D'ORANGE DE LA FLORIDE. AGENT DEMANDÉ
Agent ou représentant vendeur à commission pour la distribution exclusive dans la région de Québec de jus d'orange de marque connue, bien introduite sur le marché et embouteillé en Floride.
Notre produit depuis deux ans connaît un grand succès dans les super-marchés, les crémeries, les restaurants, etc.
Écrire donnant tous renseignements sur facilités de distribution, à Hanson Juice Concentrates Ltd, 2nd Floor, King Edward Hotel, Toronto, Ontario.
Je ne connaissais pas suffisamment la région pour la couvrir de jus d'orange de la Floride, comme une jaunisse.
CAMPAGNE DE SOUSCRIPTION AUTORISÉE
Ai besoin 15 représentants. Le travail peut se faire par téléphone. M. Godard : 71-6134.
Une fois l'objectif atteint, je me serais retrouvé sur la charité moi-même...
Français demandé par maison d'édition, pour service des ventes, anglais pas nécessaire, tél. 66-4935.
Je n'étais pas Français. Il restait cette annonce :
Belle opportunité pour vendeurs agressifs. Ligne de factures et travaux d'imprimerie. La société Paul Morin - 13 rue Saint-Étienne.
À la société Paul Morin, on me trouva trop jeune, mais un de leurs clients cherchait un commis. Je n'allais pas discuter. Ils voulaient un jeune homme très bien, portant foulard carotté, bon accent, belles manières. C'était au centre de Lévis, qui est un baptême de gros village qui, s'il a déjà été beau, ressemble plutôt aujourd'hui à un Murray. Une villette où les hommes couchent encore en jaquette et où les filles portent des pierres du Rhin autour du minou. Un trou où dans les rues il y a plus de sœurs que de fruits dans un snellier. Mais je n'étais pas venu à Lévis pour ses orgies. Gagnon Electrical Appliances, respectable magasin d'appareils ménagers, avait l'avantage de se situer à deux pâtés de ma chambre. C'est la vue de la caissière (belle comme une actrice suédoise importée de Californie) qui m'a poussé à accepter de vendre des aspirateurs, des malaxeurs, des laveuses, des couteaux électriques, des séchoirs à cheveux, des planches à pain, des couteaux à patates, des bouchons-miracles, du papier-tenture, des poêles Coleman et des prises de courant.