Mine de rien, je pique une pochette d’allumettes in my pocket et je recopie le nom du fabricant. Puis je passe la plume à Béru en lui virgulant un clin d’œil. Pourvu que cette patate ne signe pas de son vrai blaze ! C’est méconnaître la sagacité du Gros. Il ligotait par-dessus ma soutane et il a bien vu que je traçais des caractères grecs. D’un geste noble il prend la plume, la replonge dans l’encrier, tourne un instant avant d’apposer son paraphe, comme le font les incultes, ce qui permet de lâcher une série de taches sur la page du registre. Enfin, lentement, laborieusement, il écrit un mot grec et pose la plume. Sa large manche balaie l’encrier qui se renverse sur le burlingue. Heureusement qu’on fait la grève du silence, sinon le vieux pope lui dirait la prière des agonisés, faites confiance. A son regard sanguinolent, on pige son sentiment. Vue imprenable sur son intime, mes tourterelles !
Tandis qu’il éponge le désastre, j’entraîne le Gros dans le couloir.
— T’as signé comment, Mec ? lui demandé-je avec une vaste inquiétude.
— Heureusement, je m’ai rappelé de l’orthographe d’un mot écrit dans l’hall de mon hôtel.
— Et quel est ce mot ?
— Aphrodite, m’apprend le pope Béru.
CHAPITRE XIII
DANS LEQUEL ON JOUE AU TENNIS-BARBE
Qui n’a pas vu deux cents popes réunis dans une chapelle n’a rien vu. Faudrait filmer ça en noir et blanc (vu que la couleur n’ajouterait rien à la chose).
On nous désigne des prie-Dieu et nous voilà partis dans la posture-prière, les mains jointes, la mine recueillie. C’est le silence, à peine troublé par le léger bruit humide des lèvres qui, muettement, réclament au ciel : le pain, la paix, la rédemption, l’eau sur l’évier, le gaz à tous les étages, l’abattement fiscal, des places de parking, la suppression de la vignette, la fin du communisme, la mort des Chinois, moins de malheurs pour les pauvres, plus de pognon pour les riches, des hivers doux, du vin en abondance, la recette des paupiettes de veau, la perpétuité du Gaullisme, celle de la royauté, des résultats dans les chasses à courre, la multiplication des classes de neige, la fertilisation du Sahara, une censure accrue de la presse, une propagation intensifiée du racisme, quelques miracles d’entretien, le rattachement de Chypre à la Grèce, l’extermination des Turcs, des remèdes contre l’eczéma, d’autres contre les hémorroïdes, la béatification de Pie XII, une baisse sur l’essence, la retraite anticipée, un découvert bancaire illimité, l’élargissement de la Côte d’Azur jusqu’au Cap Nord, la fin des haricots, la Légion d’honneur pour tout citoyen majeur et normalement constitué et une place assise à la droite (ou à l’extrême rigueur à la gauche) du père Eternel, amen !
Tout en priant, je mate la mer de popes. Avec les barbouzettes, comment les différencier ? Ils sont uniformes comme un troupeau de moutons noirs !
On reste commak une plombe, en pleine icônerie. Le silence est rompu parfois par une petite toux ou par un borborygme (la nature n’a pas le recueillement absolu de l’âme). Sa Béatitude Béru Ier se met à pousser des soupirs qui ressemblent de plus en plus à des typhons sur la Jamaïque.
— Ça finit par bien faire, me chuchote-t-il, je commence à morfler la crampette du prieur, mec. J’ai les rotules qui font ventouses !
Je lui intime un « chut » péremptoire, mais qui ne le jugule pas pour autant. Après trois autres soupirs désabusés, il reprend :
— Comment veux-tu repérer tes matafs dans ce pot de caviar ? On dirait tous des frangins siamois !
— Attendons, intimé-je.
— C’est gai, la vie de monastère ! Y a de quoi prendre un couteau pour se racler les os des jambes !
A la fin, un pope-chef actionne un claquoir dont le bruit sec vibre longuement sous les voûtes de la chapelle. Tout le monde se lève. On se fout en rang et on gagne le réfectoire, ce qui n’est pas pour déplaire à Béru.
Un petit signe de croix devant nos assiettes en guise d’apéro, et on s’attable. La pitance est maigrelette : tomates en salade, courgettes à l’huile, pêches. Le Boulimique est ulcéré jusqu’en ses profondeurs. Il me virgule des froncements de sourcils de plus en plus mauvais.
— Et le gigot ? souffle-t-il.
— On est vendredi, riposté-je, ça sera pour demain !
— En attendant je vais avoir l’estom’ comme le soufflet d’un Kodak !
Quelques visages sévères se tournent vers nous. Si on continue à se tutoyer des messages, nos actions vont chuter, je le renifle. C’est pourquoi je file un coup de pompe dans la cheville de mon révérend frère. Il est surpris et pousse un cri.
— Oh la vache !
Cent quatre-vingt-dix-huit barbes se tournent vers Sa Rondeur. Un silence horrible succède. Je devine qu’il va se passer quelque chose. Effectivement, l’adjupope de service : un grand rouquin qui pue la ménagerie s’avance vers le Gravos, armé d’une longue badine de bretellier géant (dont le bois est réputé pour son élasticité). Il fait signe à Béru de quitter la table, puis, lorsque mon aminche a obéi, il lui enjoint de s’agenouiller. Alexandre-Benoît est vachement pâlot sous sa fausse barbouze. Je l’exhorte d’un regard éperdu. Alors, tout comme sainte Blandine, il accepte son martyre et s’agenouille. La badine siffle ! Un claquement aigu. Elle frappe le dos de mon camarade.
Je ferme les yeux, comme on doit les fermer lorsque votre bohinge pique droit sur la chaîne du mont Tanatos. Je le sais bien qu’un Bérurier, quelles que soient les circonstances, l’importance d’un enjeu ou la sérénité d’un lieu, ne saurait se laisser flageller sans réagir. On ne badine pas Béru. Ou alors !
Par trois fois encore, la baguette se lève et s’abat (comme la reine du même nom). Je rouvre les gobilles. Mon digne aminche n’a pas bronché. Simplement son regard s’est injecté de sang. L’adjupope remet sa verge dans sa soutane et s’éloigne. Alors, Béru le martyr, Béru le bienheureux, Béru l’abnégateur promis à une future canonisation, Béru lève son bras droit et trace dans la direction du père fouettard un signe de croix (il pense même à le faire à l’envers) ! Nous sommes pétris de compassion, frappés d’admiration, émus à ne plus pouvoir se décoller la menteuse du palais. C’est beau, c’est grand, c’est majestueux, c’est chrétien, c’est suprême. Ça vous retourne la tripe, vous emballe le battant, vous recroqueville les valseuses, vous tire-bouchonne l’estomac, vous dépressionne les éponges, vous creuse le nombril, vous visqueuse les biceps, vous cagneuse les genoux, vous agglomère les radis. Ça ennoblit, ça pétrifie, ça purifie, ça trémousse, ça désinfecte, ça honore, ça glorifie, ça exorcise, ça élargit, ça ténacite, ça dérancune, ça dore, ça endort, ça béate, ça ensainte, bref : ça Béruse.
La briffe est achevée. Béru se relève lentement. Il est l’image de la soumission intégrale, du repentir sans condition. On le devine bourré de grandeur. Il s’est donné, abandonné, tendu, offert, conjugué. Il y a le rayonnement des élus sur sa face rubescente. Il marche dans sa propre lumière. Eclairé de l’intérieur, il est, le Gros, comme un vase d’opaline transformé en lampe de chevet.
Je me place à son côté.
— Tu as été sublime, chuchoté-je.
Il ne répond pas. Il s’éloigne vers le bonheur céleste comme un homme qu’aucune force terrestre ne put détourner de son rédempteur.
Journée calme. On se relaxe vachement chez les barbus du mont Phoscaos. Reprières muettes… Ensuite promenade en rond dans le jardin, bras croisés, tête baissée… Et puis réfectoire à nouveau. La bectance est plus lamentable encore qu’à midi, puisqu’on nous sert en tout et pour tout que trois olives noires par personne. Béru les gobe comme des pilules, noyaux compris.