Vous pensez peut-être qu’après cette mystérieuse disparition, en me revoyant, le Vieux va me prendre dans ses bras en sanglotant et m’embrasser sur la bouche ? Eh bien, vous vous trompez rudement, les potes !
— Ah, vous voilà, vous ! D’où venez-vous ?
Exactement comme on accueille un employé en retard.
— De l’enfer, patron, réponds-je calmement, et le plus moche, c’est que je dois y retourner !
Je m’assieds sans y être convié et, patiemment, en triant mes mots comme une ménagère consciencieuse trie ses lentilles pour que son bonhomme ne se disloque pas le damier en dégustant sa saucisse de Toulouse, je lui fais un résumé scrupuleux des événements. Il m’écoute en pâlissant et en caressant sa coupole. Quand j’en ai terminé, il se fait un silence impressionnant.
Puis le Tondu décroche le bigophone et appelle le ministère de la Guerre (in english War department).
— Je suis anéanti, murmure-t-il, tandis que le standard lui tripatouille le cadran. Cette fois, San-Antonio, nous sautons, vous et moi.
Il obtient enfin sa communication et la discussion s’engage avec les services intéressés. Le Vieux me regarde et me lance en obstruant l’émetteur :
— Ils sont formels : aucun des deux jeux de plans n’a été volé !
— Et ça, fais-je en jetant la photocopie que m’a remise Stevens, c’est du poulet ?
En d’autres circonstances, ce parler déboutonné défriserait le Chauve, mais je pourrais le traiter d’enviandé de frais qu’il n’y prendrait même pas garde.
— J’arrive tout de suite ! fait-il à son interlocuteur.
Il raccroche, ramasse les plans et se dresse.
— Rendez-vous ici dans deux heures, San-Antonio. Je vais essayer de tirer la chose au clair.
— J’espère que le clerc appréciera, ricané-je en m’évacuant.
Deux plombes, ça me laisse le temps d’aller rassurer ma Félicie. C’est fête au village quand elle m’aperçoit. Je lui dis que je suis en mission sur un coup tout ce qu’il y a de peinard et je repars après avoir changé de linge.
Le Vioque a réintégré son burlingue. Il y tourne en rond comme un plantigrade dans sa cage ; on a envie de lui lancer des cacahuètes.
— Alors, monsieur le directeur ? risqué-je.
Accablé, il soupire :
— Les plans n’ont pas été dérobés, mais on les a photographiés, ce qui revient au même. Nos bandits ont agi de la sorte afin que l’alerte ne soit pas donnée tout de suite. Ça leur a permis une grande liberté de manœuvre !
— Et qu’a-t-on décidé en haut lieu ?
— De ne pas débloquer la rançon, tranche le Vioque.
J’ai une pensée vibrante pour le pauvre Béru, emmailloté dans ses fils de fer barbelés à des milliers de bornes d’ici.
— Et pourquoi ?
— Il est clair que ces gens vont essayer de faire coup double, murmure le boss. Un cliché photographique fournit autant d’exemplaires qu’on le souhaite. Vous pensez bien qu’ils sont déjà en train de négocier avec d’autres ! J’ai bien peur que tout ne soit perdu, y compris l’honneur, San-Antonio.
Je donne un coup de poing sur son burlingue ministre.
— Pas encore, patron !
Il relève son pauvre front plissé comme un bandonéon.
— Je ne m’avoue pas vaincu aussi facilement, dis-je.
— Que pouvez-vous tenter ?
— Je vais jouer le jeu. Essayer de retourner là-bas et écraser ce repaire d’espions comme on écrase un nid de serpents !
— Des mots ! N’oubliez pas qu’ils se trouvent en territoire étranger et que vous ne savez même pas où se trouve ledit territoire.
— Je le retrouverai.
— Je ne puis rien pour vous.
— Si ! Vous pouvez me laisser carte blanche !
— Au point où nous en sommes !
— Très bien. Je file, patron. Si vous me revoyez dans ce bureau c’est que j’aurai réussi. Autrement vous recevrez ma démission… ou un faire-part !
Et je sors.
Mon bureau a déjà un petit air d’abandon.
Va-t-il falloir dire adieu à cette pièce où flotte l’odeur de mes succès (plus celle, terriblement tenace, des pieds béruréens) ? Que non point ! Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent, a dit Victor Hugo (qui écrivait avec une plume baïonnette).
Comme je finis de préparer une valise de ma façon, la porte s’ouvre sur Pinaud. Le Lamentable se livre à un exercice extrêmement périlleux : il joue au bilboquet.
Dans son beau complet marron à rayures vertes et blanches, il ressemble à un sorbet italien. Il a une chemise rose-cucul-la-praline, une cravate verte, des chaussettes rouges et des souliers beurre rance. Un reliquat de sauce tomate donne de l’éclat à ses bacchantes mitées.
— Tiens, bonjour, bavoche le Réintégré, y a longtemps qu’on ne t’avait pas vu, Béru n’est pas avec toi ? Je viens de découvrir une boîte où le beaujolais est d’origine.
Il lance la boule, la rate, la relance, la rate encore.
— T’as fini ta culture physique, hé, Henri III ! tonné-je.
— C’est bon pour la concentration d’esprit, explique le Dévitaminé. J’ai lu ça dans une revue.
Et il recommence. Agacé, je prends la paire de ciseaux plantée dans la gaine de mon sous-main de cuir et je coupe la corde reliant la boule du bilboquet à son manche. Pinuche proteste contre cette détérioration de matériel, mais je lui dis de se taire et, comme c’est un bon Chpountz, il met ses vitupérations au vestiaire.
— Je ne comprends pas, fais-je à bon escient, que tu aies le cœur à jouer au bilboquet alors que notre cher Bérurier est en train de périr à des milliers de kilomètres d’ici.
— Que me dis-tu là ! s’étrangle le Débris.
Je lui résume la situation et il branle un chef navré.
— Il faut tenter quelque chose, San-A.
— Telle est bien mon intention, esclave !
— Que vas-tu faire ?
— Remplir une valise truquée avec les faux dollars dénichés dans l’affaire Mayermann et prendre un bus pour Nice, ainsi qu’il me l’a été recommandé.
— Et ensuite ?
— Ensuite ? C’est le point d’interrogation dans toutes ses volutes, le mystère dans toute son angoisse.
— Je pars avec toi ! décide Pinuche.
Je le regarde. Il a les yeux qui pétillent, le bon Samaritain (il s’habille à la Samaritaine). Il frémit ! Il…
— Savoir si le Vieux sera d’accord, soupiré-je.
— S’il ne l’est pas, je lui donnerai ma démission !
— Tu l’as déjà donnée une fois et on vient à peine de te réintégrer, Pinuche. Fais mettre des boutons pression à ton contrat avec la poule !
Il secoue la tête.
— La poule sans Béru et sans toi, ce serait plus la poule. C’est le côté grande famille de la chose qui me botte ; vous absents, j’aurais l’impression d’être dans un orphelinat.
Brave Pinuche ! Il a droit à toute notre estime, à la retraite des cadres et au salut éternel ! Je décroche le biniou intérieur et je sonne le Vioque.
— Qu’est-ce qu’il y a encore ? m’aboie-t-il.
— Je voudrais vous demander la permission d’emmener Pinaud, monsieur le directeur.
— Emmenez le pape si ça peut vous faire plaisir ! répond le Tondu en raccrochant.
Je ne suis vraiment pas dans les papelards. Je m’imagine un instant, escorté de Sa Sainteté Paul VI dans le bus de Nice. Vaut mieux emmener Pinuche.
— C’est réglé, fais-je. Tu prendras le car séparément, en feignant de ne pas me connaître. Tu te placeras au fond du véhicule et tu surveilleras attentivement les faits et gestes de chacun, O.K. ?
— Parfaitement, compte sur moi.
— Et surtout ne t’endors pas ; en général tu pionces dès que tu es en voiture ou en train.
— Je m’endors lorsque je n’ai rien de mieux à faire, San-A., je te prie de l’admettre.
— Bon. Charge-toi, les nuits sont fraîches et nous risquons des coups durs.
Il va au tiroir de son bureau et en sort un parabellum long comme un os de gigot.
Il se le cloque dans le falzar et, illico, se met à faire, vu le poids de l’instrument, une déviation de la colonne vertébrale.
Juste au moment où nous allons partir, Meunier, un technicien du labo, passe dans le couloir, tout joyce.
— Salut, m’sieur le commissaire. Ça carbure ?
— À plein régime, assuré-je, partant du principe que l’optimisme est toujours payant.
Il s’arrête et me dit en brandissant un carton qu’il tenait sous le bras :
— Si vous avez deux minutes, je vais vous montrer un truc sensas dont on va peut-être équiper vos services.
— Je n’ai pas deux minutes, Meunier.
— Ce sera pour une autre fois. C’est une combine de radio individuelle. Des micro-postes…
Je crois que c’est mon subconscient qui prend l’initiative de répondre :
— Montre un peu !
Ravi, Meunier déballe son carton. Dedans il y a deux paires de lunettes de soleil et deux stylos.
— Faut le voir pour y croire, hein ? exulte-t-il.
— Explique.
— Vous mettez un stylo dans la poche de votre veston, comme ceci : c’est le micro. Puis vous placez les lunettes sur votre nez, comme ça : ce sont les écouteurs…
— Ensuite ?
— Ensuite une autre personne fait de même. Chacune d’elles a cette petite pile dans sa poche ; vous comprenez. L’équipement invisible leur permet de correspondre jusqu’à une distance de cinq cents mètres. Vous allez voir.
Il me pose les lunettes sur le naze, me glisse la pile dans ma poche et s’éloigne.
— Vous m’entendez ? murmure-t-il lorsqu’il a disparu.
— Très bien. C’est formidable.
— Pas la peine de parler haut, commissaire. Un chuchotement suffit…
On échange quelques mots sous l’œil intéressé de Pinaud. Meunier revient.
— Vous vous rendez compte, m’sieur le commissaire, de l’utilité de cet appareil pour les filatures à plusieurs, par exemple ? Dans la foule, dans un grand magasin, dans…
— Dans un car, terminé-je. Oui, tu as raison, c’est concluant. Tellement concluant même que je te l’emprunte.
Meunier pâlit.
— Hé ! pas de blague, c’est l’échantillon, il appartient au fabricant.
— Je m’en moque, c’est le genre d’outil qu’il me faut. Aboule.
— Je m’excuse, m’sieur le commissaire, mais c’est tout à fait impossible !
— Donne et en vitesse. Je te couvre.
Il me remet en maugréant les appareils. Il se maudit in petto (et les malédictions en latin sont les plus douloureuses).
— Écoutez, vraiment ça ne se fait pas.
— Eh bien, ça se sera fait.
— Signez-moi une décharge au moins, sinon je déguste !
Au point où j’en suis, je peux lui signer tout ce qu’il voudra.
Je pars, nanti de cette miraculeuse invention.
— T’as pigé ? fais-je à Pinuchet. Nous allons pouvoir rester en étroit contact dans ce car. Il va te permettre de me signaler tous les incidents de parcours sans attirer l’attention. Tiens : prends ton équipement et séparons-nous. À partir de tout de suite, nous ne nous connaissons plus !