Elle fait un signe affirmatif. L’avion se pose et j’ouvre la lourde. La gosse tient la valise d’une menotte tremblante.
— Pas de blague, surtout ! intimé-je en l’aidant à sauter du coucou.
Voilà Stevens qui radine dans son beau costar blanc des dimanches. Il est nu-tête car le mahomet ne cogne pas encore trop fort.
— Bonjour, mes enfants, dit-il. Vous avez du retard sur l’horaire, rien de grave ?
— Non. Mais nous nous sommes beaucoup déroutés par mesure de précaution.
— Vous avez très bien fait !
« La petite Huguette a été à la hauteur de sa tâche ? »
— Merveilleusement.
— Et votre très cher flic, le commissaire San-Antonio ?
— Eh bien, je pense qu’il doit me maudire, fait-elle avec un sang-froid qui glacerait le cœur d’un serpent.
Je salue son self-control. Cette demoiselle ferait une pointe de maîtrise que ça ne me surprendrait qu’à demi.
— Avouez que vous aviez un petit béguin pour ce beau poulet ! ricane Stevens.
Elle a un petit rire triste.
— Je crois que oui, mais les hommes sont tellement stupides…
— Donnez votre valise, Éva.
Il chope la fameuse valoche rouquinos.
— Dites, elle est lourde ! Le compte y est ?
— Il y est !
— Le patron va être content. Il a magistralement combiné tout ça, n’est-ce pas ?
— C’est un type de première, admet Éva.
Nous arrivons au bungalow.
Stevens me claque les épaules.
— Eh bien, le pilote ! fait-il en espagnol. Tu en fais une tête.
— Sommeil ! réponds-je en espagnol et en bâillant, car je parle couramment les deux langues.
— Tu vas pouvoir dormir. Mais on va prendre un drink avant pour arroser ça !
Je voudrais décliner l’invitation, mais j’ai peur qu’en lui débitant une longue phrase il ne se rende compte que je ne suis pas son margoulin à rouflaquettes. Je les suis jusque dans la pièce principale.
— Le patron n’est pas encore levé ! dit-il, il a attendu toute la nuit et vers quatre heures il s’est mis au lit.
— Laissons-le dormir, murmure Éva.
Stevens chope trois verres sur une table en rotin, les emplit de bourbon et déclare en élevant le sien :
— Santé : Rien de tel pour dissiper les effets d’une nuit blanche.
Il boit. Éva prend son glass, moi le mien. J’ai hâte de le vider et de me tailler car cette crêpe de Stevens va fatalement piger qui je suis. D’accord, il a les yeux qui se croisent les bras because sa nuit de veille, mais quand même.
Juste comme je liquide mon godet, il m’arrive un truc affreux dans les mirettes : un jet de feu. C’est la môme Éva qui m’a balancé d’un geste précis son verre de gnole dans le regard. Tandis que je me frotte la rétine, la voilà qui m’appuie dans le creux de l’estom’ quelque chose de dur qui ne doit pas être le manche de sa brosse à dents.
— Ne bougez pas, gros malin, ou vous êtes mort !
— Éva ! crie Stevens, qu’est-ce que ça signifie ?
— Vous ne reconnaissez donc pas cet homme ! Vous n’êtes guère physionomiste, mon cher !
Il m’arrache mon casque de toile.
— San-Antonio !
— Autrement dit le diable ! renchérit Éva. Ce salaud nous a possédés de A jusqu’à Z. Je vous raconterai. Mais en attendant faisons vite ! La valise contient de faux dollars et une bombe à ondes ultra-courtes qu’il peut déclencher d’une seconde à l’autre !
— S’il fait un geste, abattez-le sans hésitation ! recommande Stevens.
— Attention ! dis-je. Si vous me descendez, le détonateur risque de fonctionner. C’est un cercle vicieux, n’est-ce pas ?
Stevens a des quenouilles occultes. Il s’empare de la valise et sort rapidement en annonçant qu’il va revenir !
Moi je suis pour. Et je vous dirai pourquoi tout à l’heure. Bref, me voici seul avec la gosse.
— Éva, fais-je, tu as eu tort, douze milliards de fois tort, de me repasser. Ta dernière chance vient de s’envoler à tire-d’aile et ça n’est pas avec un filet à papillons que tu pourras jamais la rattraper.
— Ah ! vous croyez !
— Je crois, que je crois, ma petite donzelle !
Comme j’achève ces mots, une rafale de mitraillette éclate soudain à l’extérieur. Nous sursautons. Éva regarde au-dehors, et je fais de même. Au milieu du patio, il y a le cadavre de Stevens. Il a été cisaillé en deux par la rafale. La valoche en tombant s’est ouverte et les dollars jonchent le sol. D’un regard embrasé j’embrasse toute la scène. Trois hommes munis de Thomson sont là. Et vous savez qui sont ces trois tireurs d’élite ? Quincy, Ray et un homme à eux !
Éva est effondrée. Je n’ai pas la moindre, pas la plus légère, pas la plus menue difficulté à cueillir son pétard (je parle de son revolver). L’opération est aussi aisée que celle qui consiste à ramasser une violette.
— Les autres ! fait-elle. Ils nous ont retrouvés !
— Vous les aviez repassés, hein ! Et maintenant ils viennent vous offrir des pralines plombées pour le Jour de l’An !
Des Noirs réveillés radinent, armés à la va-vite ! Quelques coups de feu partent du bungalow. Les trois attaquants ripostent sec. Comment qu’ils arrosent, ces mignons ! Je viens d’identifier le troisième, mes frères : il était loqué en loufiat des wagons-lits lorsque je passais la môme Lydia au fer à friser. Pas de doute : c’est lui qui a dessoudé la souris de Riri.
À l’extérieur le combat fait rage. On joue Alamo à tarif réduit.
Et zim ! Et boum ! Et paf ! Et toc !
Prière de recracher les noyaux après usage !
Les trois assaillants viennent de ramasser la valise rouge. Vachement heureux de l’aubaine et pigeant qu’ils n’auront pas gain de cause et que le Fort-Apache de nos espions est bien défendu, ils refoulent, lestés de la valise, jusqu’à leur autochenille. Ils doivent se dire qu’ils n’ont pas fait le voyage pour rien, vu qu’ils ne se sont pas encore aperçus qu’il s’agit de talbins de la Sainte Blague. D’autant plus qu’une voix de store (comme dit Béru) hurle :
— La mitrailleuse, sur le toit, vite, dégagez-la !
Quincy et ses comiques troupiers rembarquent. Après tout ils ont produit leur petit effet et gagné leur journée, non ? Leur auto fonce, tandis que des balles continuent de faire voler le sable autour d’elle.
— Eh bien, espèce d’abruti, dit la môme. Qu’attendez-vous pour la faire exploser votre bombe ? C’est le moment !
Je regarde ma montre.
— Je te demande encore cinq minutes de patience, ma gosse, pas une de plus !
— Pourquoi ?
— Je vais te faire une confidence : lorsque vous voliez au-dessus de la Méditerranée et que je vous ai raconté l’histoire de la bombe télécommandée, c’était du bidon.
Elle blêmit.
— Quoi !
— Mais à Nice j’ai eu l’idée de faire de ce mensonge une réalité. Il y a une bombe dans la valoche. Elle n’est pas à ondes courtes, mais tout bêtement à mouvement. Avant de quitter l’avion, je l’ai réglée pour qu’elle explose un quart d’heure après l’atterrissage. J’espérais que tu jouerais au moins mon jeu pendant quinze minutes, j’avais vu grand, hein ?
À ces mots, une colossale déflagration retentit, et vers la piste qui s’éloigne en direction du Nord, une colonne de flammes et de fumée s’élève.
— Mince, soupiré-je, on ne peut plus avoir confiance dans la fabrication d’aujourd’hui. Cette garce de bombe a explosé quatre minutes avant l’heure !
Tout en continuant de braquer Éva, je murmure en regardant le brasier :
— Il vaut mieux mourir de ça que de la scarlatine.