La Princesse Arjumand regagnerait le rivage à la nage. Terence ferait la connaissance de Maud et la Luftwaffe bombarderait Londres. Je ne rencontrerais jamais Verity, certes, mais l’Univers serait sauvé. L’enjeu justifiait un tel sacrifice.
D’ailleurs, je ne souffrirais pas de sa perte, puisque je ne l’aurais pas connue. Je me demandai brusquement si Terence avait conscience de ce qu’il avait raté.
Je conduisis Cyril à l’écurie. La Princesse Arjumand avait décidé de nous accompagner et nous précédait sur l’herbe humide, la queue dressée, revenant périodiquement s’entortiller autour des pattes du bouledogue ou de mes chevilles. J’entendis un crissement et le portail de la bâtisse s’entrebâilla.
— Cache-toi, ordonnai-je au chien tout en ramassant la chatte et en plongeant dans l’abri offert par le seuil des cuisines.
Les yeux chassieux, le palefrenier poussa les lourds vantaux et le cocher fit sortir deux chevaux attelés au landau qui emmènerait le professeur et le colonel à la gare.
Je regardai le manoir. Baine apportait les bagages et les posait sur les marches où Peddick, en toge et toque académiques, serrait sa bouilloire à poissons contre son ventre et s’entretenait avec Terence.
— Viens, murmurai-je à Cyril.
Et je me dirigeai vers le fond des écuries. La Princesse Arjumand se débattit et je lui rendis sa liberté. Elle fila comme une flèche pendant que Cyril empruntait la porte de service.
— Conduis-toi comme si tu avais passé la nuit ici, lui dis-je.
Il gagna son lit de vieux sacs, en fit trois fois le tour, s’allongea et se mit à ronfler.
— Brave garçon, le félicitai-je en ressortant.
Et j’entrai en collision avec Terence.
— Avez-vous ramené Cyril ?
— À l’instant. Pourquoi ? Un problème ? Mme Mering m’a vu ?
— Non, mais je dois accompagner le professeur Peddick à Oxford. Le colonel est malade. Il a pris froid en péchant la truite et Mme Mering veut s’assurer que mon tuteur regagnera son domicile. Elle n’a pas tort, notez bien. Si une colline lui rappelle la bataille d’Hastings, il descendra du train en marche. J’ai pensé emmener Cyril. Ce sera pour lui des vacances, après… Est-il dans l’écurie ?
— À côté des bottes de foin.
Mais Cyril avait entendu son maître et l’attendait derrière la porte, en imprimant des balancements de joie à son corps boudiné.
— Un voyage en train te tente ?
Le chien parut opiner et ils partirent d’un pas alerte vers le manoir.
J’attendis le départ de la voiture et le retour de Baine dans la demeure, puis je me dirigeai vers la tonnelle de cytises en traversant le terrain de croquet. J’aperçus la gloriette.
Et quelqu’un. Je contournai le saule pleureur et repris mon approche sous le couvert des lilas. Une sombre silhouette était assise sur un des bancs. De qui s’agissait-il, à une heure si matinale ? Mme Mering sortie chasser le fantôme ? Baine venu rattraper son retard de lecture ?
J’écartai les branchages, ce qui me valut de tremper mon blazer et mon pantalon de flanelle. Un ample manteau au capuchon rabattu garantissait l’anonymat de l’intrus. Tossie qui attendait l’individu chargé de bouleverser son existence ? Monsieur C en personne ?
Je ne pouvais voir le visage de ce mystérieux personnage, car il me tournait le dos. Je lâchai prudemment les branches, m’aspergeant de nouveau, et reculai en marchant sur la Princesse Arjumand.
— Miawrrr ! protesta-t-elle.
Et l’inconnu se leva d’un bond. Son capuchon tomba.
— Verity !
— Ned ?
— Miaou !
Craignant de l’avoir mutilée, je ramassai la Princesse pour l’examiner.
— Miaou, me rassura-t-elle avant de ronronner.
Je l’emportai au-delà des lilas, vers Verity.
— Que faites-vous ici ? lui demandai-je. Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?
Elle était aussi pâle que les spectres de Mme Mering et portait sous son manteau trempé sa chemise de nuit blanche.
La Princesse s’agita, et je la posai.
— Je vous avais précisé que j’irais au rapport sitôt après avoir ramené Cyril. Qu’en pense M. Dunworthy…
Je remarquai son expression.
— Qu’y a-t-il ?
— La porte est bloquée.
— Que voulez-vous dire ?
— Que j’attends en vain depuis trois heures du matin.
— Asseyez-vous, et expliquez-vous.
— Je n’arrivais pas à dormir et je me suis dit que je pourrais être de retour avant que les autres se lèvent. Je suis venue ici, et j’y suis restée.
— La porte a disparu ?
— On voit son miroitement, mais rien ne se produit quand on y pénètre.
— Étiez-vous au bon emplacement ?
— J’ai eu le temps d’en essayer une douzaine. Elle est condamnée !
— D’accord, d’accord. N’y avait-il pas dans les parages quelqu’un qui aurait pu vous voir ? Mme Mering, Baine ou…
— C’est ce que j’ai immédiatement supposé. Après le deuxième échec, je suis allée jusqu’au fleuve, puis au bassin et au jardin floral. Il n’y avait personne.
— N’avez-vous rien sur vous datant de cette époque ?
— J’ai apporté cette chemise de nuit dans mes bagages et je n’y ai pas changé un seul bouton.
— Peut-être n’aviez-vous pas l’état d’esprit qui convient. Je vais essayer.
— Je n’avais pas pensé à ça, fit-elle en recouvrant espoir. Le prochain transfert ne devrait pas tarder.
Elle m’accompagna vers un massif de pivoines roses. Je voyais déjà l’herbe miroiter et je vérifiai rapidement que mon blazer, mon pantalon, mes chaussettes, mes chaussures et ma chemise venaient du XXIe siècle.
La clarté devint plus vive et je gagnai le centre de la clairière.
— S’est-il produit la même chose, lors de vos essais ?
Tout s’interrompit brusquement.
— Oui, dit-elle.
— C’est sans doute mon col. Je n’arrive pas le différencier de ceux d’Elliott Chattisbourne.
Je le défis et le lui tendis.
— C’est inutile. Nous sommes coincés ici comme Carruthers l’est à Coventry.
Je m’imaginai consacrant mon existence à jouer au croquet, manger du kedgeree au petit déjeuner et canoter pendant que Verity laissait pendre langoureusement sa main dans les flots bruns de la Tamise tout en inclinant sa tête coiffée d’une capeline enrubannée pour admirer mon canotier et ma moustache.
— Désolée, Ned. C’est ma faute.
— La situation est grave mais pas désespérée. Harriet et Lord Peter vont étudier toutes les possibilités.
— Je les ai déjà passées au crible. La seule explication plausible, c’est que le continuum s’effondre conformément aux prédictions de T.J.
— Balivernes ! Il faut des années pour que les effets d’une incongruité provoquent une catastrophe. Je veux bien que tout tombe en morceaux en 1940, mais pas après seulement une semaine.
Elle semblait désireuse de me croire et j’ajoutai avec une assurance qui me faisait défaut :
— Rentrez au manoir et habillez-vous, avant qu’on ne nous surprenne et que je doive vous épouser.
Ce qui la fit enfin sourire.
— Allez prendre votre breakfast. Il est inutile que Mme Mering s’inquiète et organise des battues. Ensuite, dites-leur que vous voulez dessiner et revenez m’attendre ici. Je vais faire un saut chez les Chattisbourne, pour en parler à Finch. Ce n’est sans doute qu’un problème mineur que Warder n’a pas remarqué. S’ils n’ont pas interrompu les retours jusqu’à la récupération de Carruthers. Ne vous tracassez pas.