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Elle acquiesça et je partis en regrettant de ne pas croire ce que je venais de lui dire.

Je déplorais aussi que les contemporains vivent si loin les uns des autres.

J’arrivai enfin au manoir et une servante en tablier et bonnet amidonnés vint m’ouvrir la porte.

— Gladys, je dois voir M. Finch, déclarai-je après avoir repris mon souffle.

Je me sentais des points communs avec ce Grec qui avait fait du jogging de Marathon à Athènes. N’était-il pas mort à l’arrivée ?

— Est-il ici ?

— Je suis désolée, monsieur, répondit cette Gladys en me gratifiant d’une courbette encore plus maladroite que celles de Jane. M. et Mme Chattisbourne se sont absentés. Voulez-vous laisser votre carte ?

— C’est au maître d’hôtel que je désire parler. Est-il là ?

Il était évident qu’il s’agissait d’une situation pour laquelle on ne lui avait fourni aucune instruction.

— Votre carte ? insista-t-elle en me présentant un petit plateau d’argent tarabiscoté.

— Où sont allés M. et Mme Chattisbourne ? Finch les a-t-il accompagnés ?

— M. et Mme Chattisbourne se sont absentés, répéta-elle comme si j’étais dur d’oreille.

Avant de me claquer la porte au nez.

J’allai jusqu’aux cuisines. Une autre servante vint m’ouvrir. Celle-ci avait un tablier de toile et un fichu, et elle était armée d’un épluche-légumes.

— Je dois parler à M. Finch, Gladys.

— M. et Mme Chattisbourne se sont absentés, fit-elle.

Je craignais d’avoir affaire à une Gladys aussi peu prolixe que la précédente, mais elle ajouta :

— Ils se sont rendus à Donnington, pour la Vente d’ouvrages de broderie de St. Mark.

— C’est à M. Finch, que je dois parler. Les a-t-il accompagnés ?

— Non, il est allé acheter des choux.

— Quand ? m’enquis-je.

Peut-être pourrais-je le rattraper.

— Ce matin, au lever du jour. Je ne sais pas ce qu’il reproche aux choux de Gamm, c’est le fermier qui vit un peu plus loin sur cette route. Moi, je pense qu’un chou est un chou et qu’ils se valent tous, mais il dit sans cesse qu’il faut ce qu’il y a de meilleur pour la table de Mme Chattisbourne et il s’est rendu à Little Rushlade. C’est au bas mot à trois heures de marche.

Elle avait ajouté cela en grimaçant. Il était inutile que je le suive, et l’attente serait trop longue pour se justifier.

— À son retour, pourrez-vous lui dire que M. Henry est passé et lui demander de faire un saut chez les Mering ?

Elle hocha la tête.

— Mais il sera mort de fatigue. Surtout après une nuit pareille. Mme Marmelade a eu ses chatons, et les trouver a pris un temps fou.

J’ignorais si le tabou se rapportant au sexe et à ses conséquences ne s’appliquait pas aux serviteurs, ou si les bébés devenaient un sujet de conversation convenable sitôt qu’ils étaient mis bas.

— La dernière fois, c’était dans la cave à pommes de terre. Et les dénicher n’est pas facile, quand ils ont ouverts les yeux. Le coup d’avant, on a fait chou blanc. Mme Marmelade est une petite coquine, vous savez ?

— Oui, eh bien, si vous voulez transmettre mon message, dis-je en remettant mon canotier.

— Il y a aussi eu la boîte à couture de Mlle Violette, et le tiroir à linge du placard du haut. Elle sait qu’on va lui prendre ses petits, vous comprenez, et elle les fait dans des endroits invraisemblables. L’hiver dernier, la chatte des Mering a eu les siens dans la cave à vins et ils ne les ont trouvés que trois semaines plus tard ! Le jour de Noël, et ils s’en sont drôlement vus pour tous les attraper. Quand j’étais au service de la veuve Wallace, Minette a fait ça dans le four !

Je réussis à m’éclipser après avoir dû écouter bien d’autres anecdotes édifiantes sur les chattes qui avaient plus d’un tour dans leur sac et revins au pas de course vers la gloriette.

Je ne vis pas Verity et pensai qu’elle avait procédé à un nouvel essai, cette fois couronné de succès. Mais elle était du côté opposé du kiosque, assise sous un arbre. Elle portait la robe blanche qu’elle avait lors de notre première rencontre en ce siècle et son cou s’incurvait avec grâce vers son bloc à dessin.

— Du nouveau ? m’enquis-je.

Elle se leva.

— Rien. Où est Finch ?

— Dans les choux. Je lui ai laissé un message. Il viendra nous rejoindre dès son retour.

— Un message. Ça, c’est une idée ! On pourrait leur en envoyer un. Vous n’auriez pas apporté du papier du XXIe siècle, par hasard ?

— J’ai perdu tous mes biens lors du naufrage. Si, une seconde ! J’ai un billet de banque.

Je le sortis de ma poche.

— Mais qu’allons-nous utiliser pour écrire ?

Elle me montra son fusain.

— Espérons que la porte ne refusera pas de s’ouvrir pour quelques atomes de carbone.

— La mine est trop épaisse. Je vais chercher un porte-plume et de l’encre. Quand aura lieu le prochain rendez-vous ?

Elle désigna l’air qui miroitait déjà.

— Maintenant.

Je n’aurais pas le temps d’effectuer un aller et retour jusqu’au manoir puis de griffonner « Impossible rentrer » et nos coordonnées.

— Il faudra sauter un tour.

Verity ne m’écoutait pas. Comme fascinée par la luminescence, elle s’avança en me tendant son bloc de papier et son fusain.

La lueur décrut aussitôt.

— Vous voyez, c’est fichu, dit-elle.

Juste avant de disparaître.

Le continuum n’avait donc pas éclaté en morceaux, pas encore, et nous n’étions pas coincés en ce siècle. J’en fus soulagé, car je n’aimais pas plus le kedgeree que les parties de croquet. Et ce que j’avais entendu à St. Michael laissait présager d’innombrables kermesses et brocantes.

Je regardai ma montre de gousset. Il était IX et demi. Je devais regagner la demeure où, si la chance voulait me sourire, il resterait quelques rognons à la diable ou du hareng fumé sous le cerf aux abois.

Je partis vers la rocaille et manquai être aperçu par Baine qui scrutait la Tamise où la Princesse Arjumand devait battre désespérément les flots de ses petites pattes blanches, emportée par les tourbillons.

Si je ne pouvais la voir, Baine ne tarderait guère à me repérer. Je m’accroupis dans les lilas et faillis m’asseoir sur la chatte.

— Miaou, protesta-t-elle d’une voix forte.

Baine se tourna vers nous.

— Miaou, insista la Princesse.

— Chut, lui intimai-je en levant mon index à mes lèvres.

Elle se frotta à ma jambe, en miaulant toujours. Je me baissai pour la prendre et une branche morte se rompit avec un bruit assourdissant.

Baine approchait, et je me cherchai des excuses. Une boule de croquet égarée ? Ne trouverait-il pas étrange que j’y joue seul, à neuf heures du matin de surcroît ? Une crise de somnambulisme ? Non, je n’étais pas en chemise de nuit. Je regardai la gloriette et calculai la distance et le temps me séparant du prochain rendez-vous. Trop éloignés, tous les deux. Et, connaissant la Princesse Arjumand, je savais qu’elle viendrait me manifester son affection à l’instant du saut, qu’elle partirait avec moi et provoquerait une autre incongruité dévastatrice. Je devrais me contenter de la boule de croquet.

— Miaou, fit-elle encore alors que Baine tendait les bras pour écarter les lilas.

— Baine, venez ici immédiatement, lança Tossie depuis le chemin de halage. Je veux vous parler.